sam. Juin 13th, 2026

Pendant au moins quinze ans, le plus grand centre de recherche sur le cancer a été le théâtre d’une corruption massive, avec des responsables ayant pu détourner jusqu’à 30 millions d’euros de fonds publics en manipulant des contrats. C’est le constat alarmant dressé par José Manuel Bernabé, l’ancien directeur du Centre National de Recherches Oncologiques (CNIO), qui a quitté son poste vendredi dernier suite à une plainte sans fondement pour harcèlement. Dans une interview, Bernabé a partagé avec des médias des informations sur le fonctionnement présumé de cette fraude, ayant déjà soumis cinq rapports à la Fiscalía Anticorrupción et à l’Unité des Délits Économiques et Fiscaux de la Police Nationale (UDEF). Son récit est renforcé par des dizaines de documents examinés par la presse, faisant de ce scandale celui de la plus grande corruption dans un centre scientifique de l’histoire récente.

Le principal accusé est Juan Arroyo, qui a été à la direction du CNIO de 2009 à sa destitution prévue en 2025. Bernabé évoque de la malversation, des falsifications de documents, des trafic d’influence, ainsi que des employés, financés par les fonds publics, qui agissaient comme domestiques chez le présumé chef. Ces éléments viennent s’ajouter à d’autres dénonciations d’un ancien responsable du CNIO, ayant conduit à l’ouverture d’une enquête par le ministère public en novembre dernier.

“La première tromperie est que je suis arrivé au CNIO pour remettre de l’ordre”, déclare Bernabé. Titulaire d’un diplôme en philosophie et en droit, cet expert hautement qualifié est arrivé au centre en septembre dernier, suite à une carrière remarquable dans d’autres organismes tels que la Commission Nationale des Marchés et de la Concurrence. Sa nomination avait été saluée par le Ministère de la Science, de l’Innovation et des Universités, dirigé par Diana Morant, comme le début d’une nouvelle ère pour le CNIO, mettant fin aux luttes internes et aux présumées illégalités. “Personne ne m’a averti de la véritable situation du centre. Pour faire face à ces dysfonctionnements, il aurait fallu une équipe multidisciplinaire, et non un directeur seul”, déplore-t-il.

Bernabé a rapidement constaté que sur le plan administratif, le CNIO fonctionnait de manière archaïque, sans aucune digitalisation, un comble au XXIe siècle. La recherche de documents, de dossiers et de factures s’est avérée très difficile. Il a compris qu’il s’agissait d’un “chaos délibéré”, visant à “cacher les informations”. Dans certains cas, lorsqu’il parvenait à dénicher des informations, il était souvent impossible de prouver qu’un contrat spécifique, par exemple pour des travaux de rénovation, avait vraiment été exécuté ou n’existait que sur papier.

Il y a quelques jours encore, Bernabé enquêtait sur des irrégularités liées aux contrats de maintenance entre le CNIO et Eiffage Énergie Systèmes, une filiale espagnole d’un grand groupe français. Dans le cadre d’un de ces contrats, d’un montant de 1,3 million d’euros, Eiffage devait fournir 19 employés pour l’entretien, selon l’explication de Bernabé. Accompagné de témoins, il s’est rendu sur place pour compter le personnel présent, et a découvert qu’il en manquait sept. Une vérification des accès a montré que ces employés n’étaient jamais apparus. Après avoir confronté Javier de Dios, responsable de la gestion technique, celui-ci a avoué en larmes que cette situation était une manipulation pour permettre aux employés de toucher un salaire plus élevé, tout cela sur ordre de Juan Arroyo, destitué en janvier 2025.

Bernabé a signalé ce cas à la Fiscalía Anticorrupción. Il reste à savoir si la police a découvert que certains de ces employés, invisibles au CNIO, travaillaient en réalité sur des propriétés immobilières appartenant à Javier de Dios, qui en posséderait jusqu’à vingt. Bernabé soupçonne que les sommes versées en trop à Eiffage enrichissaient Arroyo et ses complices.

Un des agents de maintenance était surnommé “le majordome”. Chaque semaine, il se rendait chez Juan Arroyo, dans une luxueuse urbanisation en dehors de Madrid, pour s’occuper de sa femme et de son fils, réalisant des travaux divers ou entretenant le jardin, selon Bernabé. Cet employé apportait également un bidon de gazole payé avec des fonds du CNIO. “Ici, on mélange la médiocrité avec la dépravation contractuelle et financière pour siphonner même le dernier centime du CNIO”, résume-t-il.

Eiffage Énergie assure n’avoir reçu aucun contact officiel et se dit prêt à collaborer. Arroyo a refusé de commenter, et De Dios n’a pas répondu à la demande d’information.

Bernabé enquêtait également sur des contrats avec plusieurs entreprises de Madrid et de communes environnantes, appartenant à des ressortissants ukrainiens, qui ont été des adjudicataires réguliers du CNIO. Selon les documents analysés, un employé de ces sociétés a reconnu que certaines prestations déclarées pour un montant de 185 000 euros n’avaient jamais été réalisées.

Ainsi, il pourrait y avoir jusqu’à dix millions d’euros en contrats pour des services non exécutés. Certains de ces contrats, mal gérés, avaient été signalés par l’Intervention Générale de l’État dans un rapport de 2020, sans que le Ministère de la Science, alors dirigé par l’astronaute Pedro Duque, ne corrige la situation.

Pour finir, l’ancien directeur a dénoncé à la Fiscalía des manœuvres douteuses concernant la gestion des biens immobiliers du CNIO, donnés par des particuliers pour soutenir la recherche sur le cancer. Ces propriétés, situées dans plusieurs régions d’Espagne, ont suscité des soupçons de trafic d’influence. Ainsi, il a refusé de vendre une maison en Galice évaluée à 300 000 euros, alors que les proches d’Arroyo souhaitaient la négocier à 100 000 euros, dans une opération suspecte. En décembre, il a alors pris la décision de transférer la gestion des biens à une société publique liée au patrimoine de l’État, soutenue par des courriels internes.

Pendant six mois, Bernabé a continué à ouvrir des dossiers dans un climat d’hostilité croissante. “J’étais très isolé ; je ne savais pas où m’attendre à être piégé”, se souvient-il. Se sentant acculé par Arroyo et son équipe, il décide de demander le licenciement de trois responsables, ce qui est accepté à l’unanimité. Un jour plus tard, Laura Muñoz, a porté plainte contre lui pour harcèlement. La plainte, fondée sur des échanges de messages personnels, a été classée faute de comparution de la plaignante. Bernabé insiste sur le caractère amical et normal de leurs échanges, affirmant qu’il n’a jamais harcelé quiconque.

Pour sa part, Bernabé dénonce également la façon dont Muñoz a été contrainte de signer son contrat à un salaire excessif, avouant qu’elle avait elle-même rédigé le profil pour sa propre embauche. Suite à la plainte, un responsable du Ministère des Sciences l’a questionné sur ses échanges, et le ministère a finalement annoncé qu’il demanderait sa cessation au conseil d’administration. Après de longues discussions, il a simplement été convenu d’accepter sa démission, bien qu’il l’ait effectivement présentée plus tôt, en raison de la pression accumulée.

Interrogé à ce sujet, un porte-parole du Ministère a confirmé le soutien à l’action engagée et la volonté de collaborer avec la justice.

Points à retenir

  • Le CNIO a été le centre d’un vaste réseau de corruption, engageant des fonds publics pour des travaux fictifs.
  • Des employés étaient détournés pour réaliser des travaux privés pour des cadres supérieurs.
  • Les conséquences de ce système ont des implications sur les recherches et l’intégrité scientifique.
  • Des dénonciations ont été faites, mais la résistance et la manipulation au sein de l’organisation demeurent conséquentes.
  • L’enquête est en cours et pourrait révéler l’ampleur de ces malversations.

À travers cette situation, il est légitime de se demander comment de tels dysfonctionnements ont pu perdurer si longtemps au sein d’un organisme censé mener des recherches cruciales pour la société. Les enjeux dépassent largement le cadre financier, et montrent à quel point la vigilance et l’intégrité doivent être au cœur des institutions scientifiques. Il en va de notre avenir, de l’éthique et de la confiance que nous plaçons dans la recherche. Cela nous rappelle aussi que même dans les sphères les plus respectées, la transparence doit être une priorité pour préserver les avancées au service de l’humanité.


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