Trente et un prisonniers libanais ont réussi à s’évader d’un centre de détention souterrain. Dans ces lieux, les détenus sont entassés dans de petites cellules, sans ventilation, ni chauffage, ni climatisation. Ils y sont appelés par leur numéro, et le bruit des véhicules est omniprésent. Les forces de sécurité ont ouvert une enquête sur cet incident, mais, en attendant les résultats – si tant est qu’ils soient publiés – cette évasion pourrait n’être qu’un accès de désespoir face à un environnement défaillant.
“Il y a beaucoup de chaos et de corruptions ; ceux qui paient le plus deviennent les chefs… Nous avons fui la faim et la soif,” a déclaré l’un des évadés lors d’un appel avec une chaîne de télévision.
Dans un commentaire sur Facebook, l’individu, se faisant appeler Abou Remo Talawi, a sans détour révélé : “Je suis l’un d’eux, et je suis chez ma famille maintenant.”
Cet appel, à peine quelques heures après son évasion, pourrait sembler absurde, mais cela s’est bel et bien produit au Liban, un pays aux prises avec une crise économique et sécuritaire. Talawi a partagé ouvertement les détails de son évasion, précisant qu’ils avaient planifié leur fuite depuis deux mois, utilisant un objet tranchant pour retirer les barreaux, profitant d’un manque de surveillance. “Ils venaient nous voir toutes les deux ou trois heures,” a-t-il dit. Enfin, il nous a informés qu’il était monté dans un bus et était parti, tout simplement. Il a conclu : “Dieu merci, personne d’entre nous n’a été repris. Nous restons tous en contact.”

Ce récit, teinté de réalisme, évoque l’effondrement du système libanais, soulevant deux hypothèses : soit les prisonniers ont soudoyé les forces de sécurité, soit l’inertie de celles-ci, reflet de leurs salaires dérisoires, a facilité cette évasion aidée par des complices extérieurs. Dans tous les cas, cet épisode suscite des interrogations sur son déroulement et son succès, notamment puisque les détenus n’avaient été transférés dans ce centre que quelques jours auparavant, ce qui supposait une méconnaissance des lieux pour planifier une fuite.
Les prisonniers, accusés de délits mineurs, ont mis en œuvre un plan astucieux, contournant les obstacles avec des outils tranchants. Ils ont créé des brèches dans les murs en béton, s’enfuyant par des directions inconnues alors que le centre, en sous-sol, se situe à proximité d’une forte concentration de forces de sécurité. Ces mêmes forces ont annoncé laconiquement : “Trente et un détenus se sont évadés sous le pont de la cour de justice de Beyrouth. Des ordres ont été donnés pour les arrêter, et une enquête est en cours sous l’égide de la justice.”
“Chacun de nous aurait aimé être à leur place”
“Chacun de nous aurait souhaité être à leur place…” a réagi un prisonnier de Roumieh, le plus surpeuplé des établissements répressifs du Liban, lorsqu’on lui a demandé son avis sur cette évasion récente.
Ce jeune homme explique la détérioration des conditions à l’intérieur de sa prison depuis 2019, notamment en matière de qualité et de quantité alimentaire. Il raconte que la viande a été complètement supprimée des repas, et que d’autres plats ont vu leur portion réduite de moitié, sans compter la dégradation de la qualité. “Nos repas sont si mauvais que même les rats ne les mangent pas, beaucoup de prisonniers dorment la nuit sans rien avaler,” dit-il.
Concernant le contexte médical, il ajoute que les détenus doivent assurer eux-mêmes leurs soins, et que l’administration pénitentiaire n’assure aucun traitement, même pas des opérations chirurgicales. “Personne n’est envoyé à l’hôpital, même s’il est en danger de mort, à moins que sa famille ne paye,” précise-t-il, “ils n’acceptent que des dollars frais.”
En parallèle, les autorités politiques et sécuritaires continuent de nier la gravité des conditions dans les prisons libanaises, qui manquent cruellement des ressources humaines et matérielles minimales, étant confrontées à un niveau d’engorgement sans précédent, surtout avec le ralentissement des procès. De nombreux détenus préviennent d’une révolte imminente, incapables de supporter ce manque de droits fondamentaux. Cela pourrait aussi profiter à certaines franges des forces de sécurité qui souffrent elles aussi de la crise économique.
“Une prison sans ventilation, sans lumière”
“Ce centre de détention, situé sous un pont, n’est pas digne de ce nom. C’est une honte pour la justice et pour les forces de sécurité libanaises. C’est une forme de torture pour les détenus et une humiliation pour les agents,” déclare Wadi Al-Asmar, directeur du Centre de développement des droits humains. Il ajoute, “un détenu là-bas a le droit de poursuivre l’État, les conditions sont déplorables et personne ne devrait y rester, peu importe les accusations portées contre lui.”
Al-Asmar a documenté les conditions dans les 23 prisons du Liban et confirme que les recommandations de son centre n’ont pas changé depuis 2011. La situation ne s’est pas améliorée, mais s’est aggravée avec l’effondrement économique des trois dernières années. Notons que le centre de détention de la Cour de Justice, théâtre de cette récente évasion, est parmi les pires.

Al-Asmar nous explique : “Ce centre était auparavant destiné à la détention des étrangers avant leur expulsion. Il a été le lieu de manifestations menées par des défenseurs des droits de l’homme s’opposant aux violations des droits humains constatées. Après sept ans de luttes, le centre a été fermé et les détenus transférés ailleurs, mais il a été rouvert deux ans plus tard.”
Le film “Panoptic” de la réalisatrice libanaise Randa Eid plonge dans cette réalité sordide d’une détention sous un pont à Beyrouth. Les détenus y sont entassés dans des cellules exiguës, sans ventilation ni chauffage, désignés par des numéros. Bien que le film ait été réalisé en 2018, les autorités l’ont censuré, forçant Eid à supprimer une phrase qui disait “ils meurent sous terre sans procès”. Elle a refusé, entraînant le retrait du film de nombreux festivals au Liban, mais il est maintenant disponible sur Netflix.
Ce n’est pas la première fois que le Liban connaît des évasions. Au cours des deux dernières années, deux évasions ont déjà eu lieu, l’une d’une prison à Zahle et l’autre d’une prison à Baabda. Ces incidents sont souvent le fruit d’une situation de surpopulation et d’une grave défaillance des services et des droits.
Selon Al-Asmar, la surpopulation pourrait être atténuée en évitant de recourir abusivement à l’article 108 sur la détention préventive, en respectant les délais légaux et en accélérant les procès. Ces mesures pourraient alléger la pression dans les cellules, d’autant plus que le nombre d’agents de sécurité y a diminué suite à des désertions ou à des réductions de service. Avant que les résultats de l’enquête ne sortent – si jamais ils le font – cette évasion pourrait bien ne pas être qu’une simple échappatoire, mais le reflet des défaillances systémiques qui l’entourent.
Points à retenir
- La situation des prisons au Liban est marquée par un sévère manque de ressources et de conditions humaines.
- La surpopulation carcérale est un problème chronique, aggravé par des lenteurs judiciaires.
- Les prisonniers expriment un désespoir croissant, avec des appels à une révolte imminente.
- Les forces de sécurité semblent impuissantes ou corrompues, facilitant de telles évasions.
- Les témoignages de détenus révèlent des conditions de vie indignes, souvent proches de la torture.
Il est crucial d’examiner cette situation dans le contexte plus large des droits humains au Liban. La question de la justice et des conditions de détention est révélatrice non seulement de l’état actuel des institutions libanaises, mais aussi des valeurs et des droits que nous souhaitons promouvoir. Sommes-nous prêts à agir pour un changement significatif dans notre système judiciaire et pénitentiaire ? Cette réflexion mérite notre attention et une action collective.
