mer. Juil 15th, 2026

« Pourquoi es-tu si… en colère ? » C’est la question que chaque adversaire pose à la vengeresse Hyaku juste avant de subir son courroux. Et pour cause, Hyaku a de quoi être en colère. À l’instar de son homonyme Hyakkimaru, héros du classique Dororo d’Osamu Tezuka, les membres de bébé Hyaku ont été sacrifiés et remplacés par des prothèses. Élevée dans la nature par un médecin de cybernétique brillant mais reclus, elle vit dans un pays glacé à peine remis d’une guerre récente entre les « Hyoos » (humains) et les « Kreaches » (créatures artificielles). Après la mort brutale de son père adoptif, Hyaku pénètre dans la ville voisine à la recherche de ses membres volés.

S’il se déroule pendant la période des États en guerre au Japon, et que les parties du corps d’Hyakkimaru sont prises par des yokai démoniaques, Kaneko transpose son récit dans un futur lointain où des robots sensibles convoitent les sensations que procure la chair humaine, greffant des organes à leurs cadres métalliques pour satisfaire des désirs tordus. Pour des raisons qui ne seront révélées qu’au troisième volume, le corps de bébé Hyaku a été découpé comme un gâteau d’anniversaire, les morceaux répartis entre les êtres artificiels qu’elle pourchasse sans relâche.

Hyaku embrasse son corps métallique de prothèses, recouvertes de peaux animales puantes, ses membres brutaux agissant comme des armes. Son unique œil, cerclé de kohl, scrute le monde avec une lueur menaçante sous sa frange asymétrique. Elle incarne une figure animale et dangereuse, accentuée par l’art monochrome à fort contraste de Kaneko. Dans cet univers, il n’y a pas de nuances de gris : les cieux sont noirs, le sol irrémédiablement recouvert de neige blanche glaciale, tandis que le mal, la corruption et l’hypocrisie se tapissent dans l’ombre.

Search and Destroy ne ressemble pas aux autres mangas mainstream ; il évoque plutôt le style de la bande dessinée indépendante nord-américaine des années 80. Les dessins de Kaneko sont si précis qu’ils semblent avoir été tracés avec un scalpel. Bien que l’introduction affirme qu’il s’agit de sa première expérience avec des outils numériques, il utilise un iPad pour le processus de dessin. Ses précédents travaux à l’encre sont pour la plupart introuvables en anglais. À l’exception de la localisation avortée en 2005 de Bambi and her Pink Gun par Digital Manga Publishing, Search and Destroy est le premier de ses ouvrages à bénéficier d’une édition complète en anglais.

Peut-être que le lien avec Dororo rend son ouvrage plus attrayant pour le marché occidental ? Bien que Search and Destroy ait commencé sa sérialisation en 2018, Dororo a bénéficié d’une adaptation animée très appréciée en 2019, ce qui a sans doute favorisé la localisation de l’œuvre de Kaneko. Ce n’est pas la première fois qu’une nouvelle interprétation d’un manga de Tezuka fait le voyage vers l’Ouest : Pluto de Naoki Urasawa, une version noire et policière de Astro Boy, en est un exemple célèbre.

Le Dororo original a été interrompu par sa cancellation, entraînant une fin abrupte et insatisfaisante. L’adaptation animée de 1969 a dû se contenter d’épisodes remplisseurs, et le jeu vidéo de 2004 Blood Will Tell a réimaginé Dororo avec sa propre conclusion, tout comme l’animé de 2019. Search and Destroy forge sa propre identité, tout en restant fidèle aux thématiques de Tezuka, jusqu’à une conclusion plus satisfaisante que l’original.

La décision de Kaneko de faire de la protagoniste une femme n’est pas anodine. En faisant de Hyaku une femme en colère, victime des hommes, son récit devient encore plus puissant. Comme Hyakkimaru, Hyaku entame son parcours équipée de lames métalliques, substituant ses jambes par des lames à ressort, ses yeux numériques dotés d’un zoom, et des oreilles bioniques avertissant de la présence de robots détenant ses membres volés. Au fur et à mesure qu’elle récupère ses organes par la force, elle devient plus vulnérable, plus sujette à la peur. C’est le feu sacré de sa colère qui l’entraîne vers son objectif. Hyaku incarne cette rage féminine primale sans mots.

Accompagnée, contre sa volonté, du jeune voleur Doro, équivalent direct de l’original Tezuka, leur relation tumultueuse ressemble énormément à celle des personnages de Tezuka. Doro, tout comme dans l’œuvre initiale, est un outsider déterminé à survivre et se fixe à Hyaku pour obtenir protection. Le monde futuriste de Kaneko est désespérément tendu, rempli de haine des deux côtés de la dichotomie humaine/Kreach. Le troisième volume introduit une paire de chasseurs synthétiques traquant Doro avec une violence sanguinaire. Leur apparence de couple âgé bienveillant accentue le cruel décalage.

Touchant à des thèmes comme le racisme, l’immigration, la corruption politique et la division économique, cette histoire demeure contemporaine. Dororo, produit de son époque, voit parfois son art cartoonish et comique contrecarrer des ambitions narratives plus sérieuses. En revanche, Search and Destroy modernise l’univers tout en proposant une narration plus satisfaisante, tout en restant fidèle à l’esprit original. Il est vivement recommandé aux fans de l’œuvre de Tezuka ainsi qu’aux lecteurs en quête de récits plus riches.

Points à retenir

  • Hyaku, personnage principal, représente une colère féminine face à des injustices.
  • Les prothèses de Hyaku soulignent la dualité entre humanité et artificialité.
  • Les thèmes abordés incluent la guerre, le racisme et la pauvreté.
  • Doro, le jeune voleur, ajoute une dimension relationnelle au récit.
  • La comparaison avec Dororo de Tezuka enrichit cette nouvelle œuvre.

À mon sens, l’œuvre de Kaneko démontre combien la lutte pour la restitution de l’identité perdue prend des significations variées selon les époques. L’intensité émotionnelle de Hyaku nous interpelle et questionne notre compréhension des rapports humains, de la colère et de la vulnérabilité. N’est-ce pas fascinant de voir comment une histoire peut résonner différemment selon son traitement ?


Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *