Dans son récent livre de mémoires, The Harder I Fight the More I Love You, Neko Case se replonge dans sa jeunesse, juste avant un concert dans un bar miteux, un moment qui, à ses yeux, a autant d’enjeu que le spectacle de la mi-temps au Super Bowl. « Mon rôle, c’est de créer une petite tornade d’irréalité autour de nous, de la faire naître sur un tapis collant, entre des enceintes gorgées de bière », écrit-elle. « Je dois y parvenir grâce aux mots, aux sons et aux regards. »
Cette philosophie accompagne Neko Case depuis plus de trente ans. À ce stade, il serait presque réducteur de la qualifier d’artiste country tant son univers musical frôle un baroque pop sauvage, à mi-chemin entre un Nilsson de passage sur une aire d’autoroute et une Kate Bush entourée de ratons laveurs et de renards. Son nouvel album, Neon Grey Midnight Green, qui suit de près la publication de son livre, se présente à la fois comme un retour sur sa carrière et comme une incarnation immédiate et audacieuse de son art. Là où son précédent disque autobiographique plongeait dans les ténèbres et fouillait la boue, ce nouvel opus pousse une curiosité fraîche envers les mystères de la vie, s’épanouissant aux yeux de tous.
Le titre de l’album, inspiré par la rencontre des nuages d’ardoise et des forêts de conifères du paysage du Nord-Ouest Pacifique, évoque cette atmosphère mêlée de vengeance et de menace qu’on retrouvait sur ses précédentes œuvres. Mais ce sont surtout la gratitude et l’émerveillement qui dominent. Dans le single « Wreck », elle chante : « Je suis un météore qui s’éparpille autour de toi / Et je suis désolée / Je suis devenue un système solaire / Depuis que je t’ai trouvé. »
Neon Grey a été conçu en collaboration avec les 20 musiciens de l’orchestre de chambre PlainsSong, dirigé par Sara Parkinson et arrangé par Tom Hagerman. Enregistré en direct avec le groupe complet, cet album allie envergure et intimité frappante. Par le passé, la voix cristalline de Case se détachait sur des décors néo-noir atmosphériques, comme sur « Deep Red Bells » ou « Curse of the I-5 Corridor ». Ici, au milieu des cordes, des bois et des harpes, soutenue par ses guitares habituelles et ses percussions sensibles, son écriture sincère devient un projecteur immense, nous défiant de la regarder en face.
Depuis son album Hell-On en 2018, Neko Case a perdu plusieurs proches, notamment Peter Moore, son collaborateur de longue date, et Dexter Romweber du groupe Flat Duo Jets, qu’elle considère comme son favori. Ce dernier l’a inspirée pour la magnifique « Winchester Mansion of Sound », un récit d’une journée passée à marcher le long des voies ferrées. L’émotion y est brute et intense, avant qu’elle ne ramène l’auditeur à la réalité pour éviter les clichés : « Si tu penses que je parle d’amour, tu n’écoutes pas vraiment. »
Elle revient sur elle-même à travers des digressions, des corrections, comme ses morceaux qui changent souvent de tempo pour suivre le rythme des souvenirs. Le temps, symbolisé par des marées, des horloges ou une araignée tissant sa toile, hante l’album comme un spectre insistant. C’est là toute la dualité du deuil : même s’il peut être paralysant, il pousse à une vérité plus urgente, à nommer précisément ce qui a été perdu pour s’assurer que rien ne soit oublié. Si Hell-On sonnait comme un avertissement face aux changements climatiques et aux dangers de la nature, Neon Grey se présente comme un grand éloge funèbre, un adieu à des vies qu’elle a déjà quittées, dont certaines versions d’elle-même.
Points à retenir
- Neko Case mêle une voix cristalline à des arrangements riches d’orchestre de chambre, offrant une musique à la fois vaste et intime.
- Neon Grey Midnight Green s’inscrit à la fois comme un bilan de carrière et un hymne à la vie malgré les pertes et le deuil.
- Les thèmes du temps, de la mémoire et du deuil sont au cœur de l’album, portés par une capacité d’écriture sincère et nuancée.
- La collaboration avec le PlainsSong Chamber Orchestra introduit une profondeur sonore nouvelle, qui transcende les genres traditionnels associés à Neko Case.
- Le titre et les atmosphères évoquent la nature sauvage et mystérieuse du Nord-Ouest Pacifique, lieu emblématique qui nourrit son inspiration.
En résumé, Neon Grey Midnight Green explore les tensions entre ténèbres et lumière, passé et présent, douleur et émerveillement. Neko Case continue de brouiller les pistes d’un genre musical aux contours flous, nous offrant plus qu’un album : une expérience sensible et dépoussiérée. Au fond, n’est-il pas un peu ironique de voir quelqu’un se battre contre ses démons tout en cherchant à nous enchanter ? Mais bon, après tout, n’est-ce pas là la meilleure façon de garder son public éveillé… et un peu sur ses gardes ?
