Si l’avenir d’une série se mesure aux chiffres que quelques cadres présentent en réunion, l’avenir de Dept. Q semble assuré. La série bénéficie en effet d’une critique majoritairement positive, d’un très solide 94 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes et une note de 8,3 sur IMDb.
De plus, elle occupe toujours la première place du Top 10 dans plusieurs pays, un exploit dans un marché aussi volatil et concurrentiel que celui de l’attention mondiale. Sans être une superproduction, une nouvelle saison pourrait facilement réutiliser les décors et ambiances déjà établis, ce qui est un avantage non négligeable.
Mais si la suite ne venait pas, ce ne serait pas la fin du monde, car l’univers du Dept. Q, créé par le Danois Jussi Adler-Olsen, est riche d’adaptations diverses, offrant différentes approches avec des acteurs et réalisateurs variés.

Revenons un instant sur cette saga danoise, désormais connue mondialement sous l’aile bienveillante de la grande « N » rouge britannique. Il ne faut pas conclure qu’une adaptation plus fidèle au roman original est nécessairement meilleure.
Qui est le meilleur Carl Mørck ?
Dès le début, que ce soit dans la première adaptation au cinéma, Misericordia (2013), ou dans la série Dept. Q, le ton est clair : le héros, Carl Mørck, est un homme profondément tourmenté et asocial.

Carl Mørck est un commissaire de police – à Copenhague dans les films, à Édimbourg dans la série Netflix – rongé par la culpabilité d’un coéquipier mort en service et d’un autre laissé paralysé. Cette douleur intérieure le stigmatise aux yeux de ses collègues, bien que lui s’en fiche, son intelligence cinglante compensant son caractère acariâtre.
Matthew Goode s’efforce de traduire ce poids émotionnel. Son jeu, marqué par une certaine élégance naturelle, offre un Mørck plus raffiné, presque un peu « bourgeois », plus proche d’un Sherlock Holmes version Benedict Cumberbatch que d’un Harry Hole de Jo Nesbø.

Ulrich Thomsen incarne un Mørck plus âgé, plus fatigué, dans El efecto Marcus (2021) et Sin límites (2024), offrant une version plus crépusculaire du personnage.

Celui qui incarne à merveille le rôle reste sans conteste Nikolaj Lie Kaas. Sa prestation, dans Misericordia, Profanación (2014), Redención (2016) et Expediente 64 (2018), est riche en nuances et évolue physiquement et psychologiquement tout au long des films. Sa capacité à capturer à la fois le tourment et la maladresse sociale du personnage est remarquable, loin des effets de génie prétentieux.
Contrairement à la série Netflix, ce Mørck ne cherche pas à impressionner à coups de démonstrations intellectuelles, ce qui le rend plus humain et attachant. Pour l’instant, Nikolaj Lie Kaas reste la référence.
Qu’en est-il du reste du Département Q ?
Le rôle d’Akram Salim, le Syrien – nommé Assad dans les films –, est tenu par l’acteur russe Alexej Manvelov dans la série Netflix. Son interprétation se distingue par une extrême courtoisie mêlée à un mystère permanent.

Mais certains traits du personnage, comme sa rigidité et son manque de chaleur, éloignent cette version d’un véritable « meilleur Assad ». D’ailleurs, changer son nom dans l’adaptation Netflix atténue la comparaison.
Fares Fares, acteur suédo-libanais ayant incarné Assad dans les quatre films avec Nikolaj Lie Kaas, réussit un équilibre délicat et précieux. Sa force physique intimidante contraste avec ses gestes doux, rendant le personnage plus complexe et moins stéréotypé.

Quant à Afshin Firouzi et Zaki Youssef, qui ont incarné Assad dans Sin límites et El efecto Marcus, leur prestation est moins marquante, notamment à cause d’une alchimie tiède avec Carl Mørck, pourtant capitale dans la dynamique de la saga.
Rose, l’autre membre clé du trio, interprétée par Sofie Torp dans les longs-métrages récents, est parfois réduite à un cliché, jouant la dure dans un univers masculin tout en laissant apparaître une certaine fragilité.

Avant elle, Johanne Louise Schmidt avait posé les bases du trio avec plus de finesse, notamment dans Expediente 64, un film directement engagé contre le machisme historique au Danemark.
Le showrunner Scott Frank a donné une nature renouvelée au personnage de Rose dans la série Netflix, incarnée par Leah Byrne. Celle-ci offre une Rose attachante, perspicace et parfaitement mémorable.

La série Netflix est-elle la meilleure adaptation de ‘La femme qui grattait les murs’ ?
La réponse est oui, simplement parce qu’elle dispose du temps nécessaire pour développer des intrigues secondaires qui enrichissent et complexifient l’univers imaginé par Jussi Adler-Olsen. En somme, Dept. Q adapte un roman de plus de 400 pages avec patience, sans noyer l’histoire.
Matthew Goode offre une interprétation solide, et la série explore des aspects inédits : sa relation avec son beau-fils, sa thérapie, et les tensions au sein de la police et de la politique locale. Cela dynamise un récit qui évite les formules éculées et fait passer neuf heures en un clin d’œil.

Cependant, la mise en scène, plate et dépourvue d’audace visuelle, laisse à désirer. Édimbourg n’a pas le charme de Copenhague, et c’est plus qu’une simple question de lieu : l’approche formelle manque d’inspiration.
Quoi qu’il en soit, Dept. Q fonctionne mieux que Misericordia, le premier film de Mikkel Nørgaard (2013). La saga cinéma semblait alors poser les fondations d’un univers plus grand, mais restait limitée par ses moyens. Le passage à la série représente donc un tournant qualitatif.
Le réalisateur Hans Petter Moland a apporté un souffle nouveau avec Profanación (2016), le meilleur film à ce jour du Département Q. Gageons que la plateforme « N » investira dans une troisième saison pour adapter cette suite prometteuse.
Points à retenir
- Le succès critique et public de Dept. Q justifie largement les discussions autour d’une nouvelle saison.
- L’univers du Département Q est particulièrement riche, nourri par diverses adaptations qui rivalisent plus par leurs variations que par leur fidélité aux romans.
- Nikolaj Lie Kaas reste à ce jour l’incarnation la plus aboutie et nuancée de Carl Mørck, même si Matthew Goode a sa propre élégance.
- La chimie entre les personnages – notamment entre Carl et Assad – est un pilier central de la saga, et les différences d’interprétation méritent d’être savourées sans parti pris.
- La série Netflix réussit à enrichir le récit avec de nouvelles sous-intrigues, mais pêche parfois par un manque d’audace visuelle.
- La mise en scène, souvent plate, suggère qu’Edimbourg n’a pas encore rattrapé le charme du Copenhague cinématographique.
- Enfin, la saga profite d’une évolution constante, où chaque nouvelle adaptation ajoute sa pierre à l’édifice sans forcément se comparer avec arrogance aux précédentes.
En définitive, on pourrait se dire qu’avec une intrigue bien ficelée, un casting solide et un univers aussi dense, il ne resterait qu’à peindre le décor en pastel ou en technicolor pour satisfaire tout le monde. Sauf que, visuellement, c’est un peu comme un bon café servi dans une tasse… sans anse : efficace mais on pourrait faire plus confortable. Alors, la série continuera-t-elle à grandir, ou gardera-t-elle ce charme un peu… tiède ? Affaire à suivre, en attendant, j’aime bien ce mélange d’ombre et de lumière, ça me rappelle un vieux polar entre deux épisodes de binge-watching.
