Il existe un type de cinéma italien qui ne s’impose jamais mais continue de résonner au fil des années. “Tutti giù per terra” en fait partie : une comédie douce-amère sortie en 1997, réalisée par Davide Ferrario, qui scrute le malaise adolescent sans recourir aux stéréotypes ni aux leçons de morale, offrant un regard étonnamment clairvoyant encore aujourd’hui. Le film est désormais disponible en streaming sur Netflix, et mérite d’être (re)découvert.
Adapté du roman éponyme de Giuseppe Culicchia, le long-métrage s’inscrit dans un contexte historique précis, entre la fin du XXe siècle et les nouvelles incertitudes générationnelles. Pourtant, en le regardant aujourd’hui, on constate à quel point il n’a pas vieilli. La précarité, le manque de perspectives, le sentiment d’inadaptation à un monde adulte : des thèmes qui, à l’époque, semblaient être des problématiques contemporaines et qui résonnent désormais de manière presque prophétique.
Le film est produit par Hera International Film et distribué par Columbia TriStar Films Italia. Ferrario parvient à allier un récit engagé à une narration accessible, sans jamais sombrer dans la comédie facile. Ce n’est pas un film qui cherche à faire rire à tout prix, mais une histoire qui observe, écoute et accompagne. Le réalisateur dédie d’ailleurs son œuvre à Lindsay Anderson, maître du free cinema britannique, ce qui souligne l’approche libre et atypique du film.
Au cœur du récit se trouve Walter Verra, 22 ans, interprété par un jeune Valerio Mastandrea. Ce rôle marque l’un de ses débuts importants, et revoir sa performance aujourd’hui laisse percevoir l’émergence d’un acteur qui marquera le cinéma italien contemporain. Mastandrea façonne un personnage à la fois ironique et fragile, habité par une rage silencieuse qui ne franchit jamais complètement le seuil de l’explosion.
Walter revient à Turin après avoir passé son adolescence à Rome, retrouvant une famille qu’il ne considère plus comme sienne. Ni emploi, ni études, ni projet clair : il passe ses journées à errer dans la ville, observant les signes de prospérité des autres, imaginant des vies différentes, de possibles amours et des occasions qui semblent toujours lui échapper. Sa vie quotidienne se résume à des attentes et des rêves, traités avec un regard qui évite aussi bien le désespoir total que l’indulgence romantique.
Pour tenter de donner un sens à son existence, Walter s’inscrit à la faculté de philosophie, mais se heurte rapidement à ce qu’il perçoit comme un monde académique bureaucratique et éloigné. L’université ne lui offre pas de possibilité de croissance, mais confirme plutôt son sentiment d’aliénation. Il vit ainsi sa vie à sa façon, avec une attitude apathique et cynique typique de ceux qui peinent à accepter les responsabilités du monde adulte.
Son existence prend un tournant lorsqu’il reçoit une convocation pour un service civil dans un centre d’accueil pour nomades et immigrés.
Avec Mastandrea, le film marque également le retour de Caterina Caselli, figure discrète mais marquante. L’ensemble du casting évolue avec une naturel saisissant, évitant toute impression de pose, et Ferrario s’abstient délibérément de présenter un effet manifeste propre à une génération, préférant des fragments de vie. Parmi les cameos, plusieurs figures connues font écho à la culture de l’époque : Luciana Littizzetto, Alessandra Casella, Wladimir Luxuria, Giovanni Lindo Ferretti.
Giovanni Lindo Ferretti est aussi au cœur d’un autre élément clé du film : la bande originale, signée par le Consorzio Suonatori Indipendenti, issu des cendres des CCCP. La musique accompagne le récit avec cohérence et intensité, devenant une composante essentielle de la narration et contribuant à définir le ton suspendu du film.
En 1997, “Tutti giù per terra” a remporté deux Ciak d’Oro pour le meilleur montage et la meilleure bande originale, et a connu un succès honorable au box-office italien. Mais sa véritable valeur se révèle avec le temps. Aujourd’hui, sur Netflix, il émerge comme un petit bijou générationnel à remettre en lumière.
Points à retenir
- Un film ancré dans les années 90, mais toujours d’actualité.
- Walter Verra exprime un malaise qui résonne chez les jeunes générations.
- Une bande originale immersive qui enrichit la narration.
- Le film illustre les défis de la jeunesse sans tomber dans le pathos.
- Des cameos qui capturent l’essence culturelle d’une époque.
En examinant cette œuvre, je ne peux m’empêcher de réfléchir à la continuité des luttes des jeunes face à un monde en mutation. “Tutti giù per terra” n’est pas seulement un film, c’est un miroir qui renvoie les préoccupations de plusieurs générations. Quelle place accordons-nous à ces voix qui s’élèvent, même doucement, pour bousculer notre perception du réel ? Une question qui, je l’espère, continuera de nous animer et d’alimenter nos réflexions collectives.
