lun. Juin 15th, 2026

Brésil : un projet de loi qui pourrait faire grimper la fiscalité sur le streaming

Le Congrès national brésilien a adopté un texte qui risque de placer le Brésil parmi les pays les plus taxés au monde sur les services de streaming. Au‑delà d’une simple hausse des abonnements, le projet confie à l’Agence nationale du cinéma (Ancine) un pouvoir large de régulation et de contrôle sur des plateformes comme Netflix, YouTube, Instagram ou TikTok, sans qu’un ordre judiciaire soit nécessaire.

De quoi parle le PL 8889/17 ?

Connu sous le nom de « PL du streaming », le PL 8889/17 a été approuvé à la Chambre des députés et attend désormais l’examen du Sénat. Ses promoteurs défendent une logique d’égalité : les plateformes numériques devraient être soumises aux mêmes règles de quotas et de fiscalité que les opérateurs de télévision payante, considérés comme en situation de concurrence désavantageuse.

Le raisonnement bute toutefois sur une différence fondamentale : la télévision payante repose sur des infrastructures dédiées (câble ou satellite) et une grille de programmation fermée, alors que le streaming circule sur l’Internet ouvert, propose des contenus à la demande et laisse le contrôle au spectateur. Transposer la régulation de la télévision de masse à l’écosystème numérique, né dans un autre contexte, pose des problèmes de pertinence et d’efficacité.

Une charge fiscale potentiellement élevée

Le texte crée la Condecine‑Streaming, une taxe appliquée au chiffre d’affaires brut des plateformes pouvant atteindre 4%. Si l’on additionne cette contribution à la future assiette prévue par la réforme fiscale des services numériques (aux alentours de 28%), la charge globale pourrait culminer autour de 32%.

Des études d’organismes sectoriels estiment que ce niveau placerait le Brésil en tête des pays du G20 pour la taxation du secteur ; le Royaume‑Uni et la France, par exemple, appliquent des taux proches de 20%, tandis que la moyenne internationale se situe plutôt entre 15% et 18%.

Point important : la taxe s’applique au chiffre d’affaires brut et non au bénéfice, ce qui signifie qu’elle est due même par des plateformes encore en déficit. Le projet prévoit un mécanisme d’abattement allant jusqu’à 50% pour les entreprises investissant dans des productions locales ; à titre d’exemple, Netflix a déjà investi, de façon volontaire, plus de 1,5 milliard de reais dans des contenus brésiliens. Cet effort n’annule toutefois pas la taxe, il ne fait que la réduire partiellement.

Des expériences étrangères aux principes voisins, comme au Canada et au Danemark, ont conduit à des hausses immédiates des prix d’abonnement de l’ordre de 5 à 15%, ce qui laisse penser que le consommateur brésilien pourrait voir les tarifs augmenter.

Un risque de retour de la piraterie et une pression sur les créateurs

Le développement des services de streaming a fortement contribué à la baisse de la piraterie en offrant des offres accessibles et de qualité. Une hausse significative des prix pourrait inverser cette tendance, en touchant plus durement les ménages aux revenus modestes (classes C et D).

Par ailleurs, l’économie créative brésilienne – y compris YouTubers, influenceurs et petits producteurs – génère des dizaines de milliards de reais sans dépendre directement de financements publics. Soumettre des plateformes comme YouTube à une régulation conçue pour le cinéma et la télévision risque d’imposer une bureaucratie inadaptée au format numérique et d’asphyxier des acteurs locaux plutôt que de les soutenir.

À ce stade, le PL 8889/17 est toujours au Sénat et n’a pas de date de vote fixée.

Points à retenir

  • Le PL 8889/17 vise à étendre à l’univers du streaming des règles proches de celles qui régissent la télévision payante.
  • La création de la Condecine‑Streaming (jusqu’à 4%) pourrait, combinée à d’autres mesures fiscales, porter la charge globale autour de 32% sur le chiffre d’affaires brut.
  • La taxe s’appliquerait même aux plateformes déficitaires, ce qui change la logique habituelle d’imposition sur les bénéfices.
  • Un mécanisme d’exonération partielle existe pour les investissements locaux, mais il ne neutralise pas entièrement l’effet fiscal.
  • Des exemples internationaux montrent que des mesures similaires ont souvent été suivies d’augmentations des prix pour les abonnés.
  • Une hausse des coûts pourrait favoriser la résurgence de la piraterie et peser sur les publics les moins aisés.
  • Imposer à des plateformes et créateurs numériques des règles pensées pour la télévision et le cinéma pourrait entraver l’écosystème local plutôt que le protéger.

Pour ma part, je pense qu’il faut prendre un peu de recul avant d’appliquer des cadres réglementaires hérités d’un autre âge technologique à l’Internet d’aujourd’hui. La question n’est pas seulement fiscale : elle touche à l’accès à la culture, à la viabilité des créateurs locaux et à l’équilibre entre réglementation et innovation. La discussion mérite d’être ouverte, documentée et surtout menée avec la participation des acteurs du numérique et des consommateurs.


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