La richesse est devenue sans frontières, passant des coffres suisses aux portefeuilles Bitcoin. Pourtant, l’Agence du revenu du Canada (ARC) semble avoir du mal à s’adapter à cette évolution.
Dominic Volek, responsable des clients privés chez Henley & Partners, explique : « Pendant des milliers d’années, stocker sa richesse signifiait faire confiance à un endroit physique avec une adresse matérielle. Puis, en 2009, une personne utilisant le pseudonyme Satoshi Nakamoto a déployé quelques milliers de lignes de code qui ont rendu la géographie optionnelle. »
Cet ajustement — du coffre-fort bancaire aux clés blockchain — redéfinit discrètement la manière dont la richesse circule à travers les frontières et comment les gouvernements tentent de la taxer. Pour l’ARC, le principal défi n’est plus forcément l’évasion fiscale, mais plutôt l’invisibilité de la richesse.
Alors que la banque est devenue numérique, le système est resté ancré géographiquement : chaque compte avait une adresse et chaque client un identifiant fiscal. Mais avec la crypto, cette exigence a disparu.
Volek souligne : « Avec seulement 12 mots mémorisés, une personne peut détenir un milliard de dollars en Bitcoin, accessible de Zurich ou de Zhengzhou avec la même facilité. »
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Cette nouvelle catégorie de richesse numérique est immense et en pleine expansion. Selon le rapport Crypto Wealth 2025 de Henley & Partners, environ 241 700 personnes détiennent désormais plus d’un million de dollars en crypto-actifs, soit une augmentation de 40 % par rapport à l’année précédente.
À l’échelle mondiale, 14,4 trillions de dollars de richesse ont traversé les frontières nationales en 2024. Cependant, une part croissante de ce capital ne transite plus par des institutions financières identifiables. Comme l’affirme Volek, « toute l’architecture de la finance moderne part du principe que l’argent a une adresse de domiciliation — mais la cryptomonnaie n’en a pas. »
Cette réalité rend l’application de l’imposition fondée sur la résidence — la pierre angulaire du système canadien — beaucoup plus complexe.
Un portefeuille Bitcoin, après tout, « existe simultanément partout et nulle part — un actif de Schrödinger qui ne se matérialise dans une juridiction spécifique que lorsque son propriétaire choisit de le convertir en monnaie fiduciaire ou de le déclarer aux autorités », explique Volek.
Actuellement, l’ARC considère la cryptomonnaie comme une marchandise selon la Loi sur l’impôt sur le revenu, taxant les bénéfices comme gains en capital ou revenus d’entreprise une fois que l’actif est vendu ou échangé. Mais dans la finance décentralisée (DeFi), de nombreuses transactions ne parviennent jamais à ce stade. Les Canadiens peuvent prêter, emprunter, participer à des protocoles et générer des rendements souvent de manière anonyme et sans intermédiaires.
Volek souligne que « le principe de la résidence fiscale suppose que la richesse peut être assignée à une localisation basée sur le lieu de résidence, de travail, ou d’incorporation de son propriétaire. Mais que se passe-t-il lorsque la richesse existe dans une dimension cryptographique qui transcende ces catégories ? »
Cette question façonne actuellement toute future politique fiscale dans le monde. Les régulateurs tentent de rattraper leur retard, alors que le cadre de reporting sur les crypto-actifs de l’OCDE, qui devrait entrer en vigueur en 2027, obligera les gouvernements à collecter et échanger des données sur les avoirs numériques, tout comme ils le font pour les comptes bancaires offshore.
La coopération nécessaire à l’application de ce cadre est précisément ce que la finance décentralisée compromet. Contrairement aux banques traditionnelles, les protocoles DeFi n’ont souvent ni siège social, ni PDG, ni département de conformité. Pour l’ARC, identifier la propriété ou même l’origine des revenus pourrait devenir impossible.
Sur la scène mondiale, les régulateurs font face à un équilibre délicat. Un contrôle trop léger invite à l’abus, tandis qu’une approche trop stricte pourrait faire disparaître le capital — numériquement.
Les régulateurs réfléchis commencent à reconnaître que des mesures coercitives pourraient bien accélérer la désintermédiation qu’ils tentent de contenir, avertit Volek. « Si déclarer la cryptomonnaie devient trop lourd ou punitif, les utilisateurs ont la capacité sans précédent de simplement ne pas déclarer. »
Ce risque de fuite des capitaux en crypto s’est déjà manifesté au Canada. Certains investisseurs déplacent discrètement leurs actifs vers des portefeuilles froids, des blockchains axées sur la confidentialité ou des échanges offshore. D’autres choisissent de déménager entièrement vers des juridictions comme le Portugal, Dubaï ou Malte, qui associent une réglementation légère à des régimes fiscaux favorables.
Le “profit souverain” — ce phénomène où les investisseurs choisissent des juridictions stratégiquement en fonction de la réglementation des actifs numériques — devient déjà une préoccupation dans de nombreuses juridictions fiscales à travers le monde. Par exemple, le Portugal exonère les détentions de crypto de long terme d’impôts au bout de 365 jours, tandis que l’Autorité de régulation des actifs virtuels de Dubaï (VARA) propose une supervision complète avec 0 % d’impôt sur les gains en capital et les salaires.
En revanche, le traitement fiscal du Canada reste conservateur et complexe, laissant les investisseurs dans l’incertitude quant aux revenus du staking, aux ventes de NFT et aux transferts de portefeuille à portefeuille.
Les réseaux peer-to-peer posent un autre défi. Comme l’indique Volek, « La mise en œuvre de tels cadres nécessite la coopération des échanges et des prestataires de services — une infrastructure que les protocoles décentralisés et les réseaux peer-to-peer n’ont pas, créant une complexité réglementaire sans précédent. »
Le Canada doit agir, mais ses options sont limitées.
Une proposition qui attire l’attention des décideurs est celle d’un registre d’actifs numériques — un registre vérifié par blockchain pour les transactions importantes, semblable à la Norme de rapport commune (CRS) de l’OCDE mais conçu pour les réseaux décentralisés. D’autres suggèrent une couche de conformité basée sur des contrats intelligents, où le reporting est directement intégré dans le code. Bien que théoriquement réalisable, de tels systèmes nécessitent une coordination internationale — et surtout, une confiance du public.
Heureusement, le Canada et l’ARC ne sont pas isolés dans leurs réflexions. À travers le monde, plusieurs modèles fiscaux utiles ont émergé.
Estonie a été pionnière en matière de licences crypto en Europe, offrant aux non-résidents la possibilité d’enregistrer et de gérer des sociétés en ligne tout en maintenant la transparence grâce à des identifiants numériques et des bases de données ouvertes.
Parallèlement, le cadre de Dubaï permet aux entreprises d’actifs numériques d’opérer selon des règles claires tout en offrant des incitations fiscales pour attirer les talents et les investissements mondiaux. Le Canada pourrait s’inspirer de ces modèles, en intégrant la transparence dans la législation tout en préservant sa compétitivité.
Le défi n’est pas technologique, mais politique. La richesse numérique ne s’inscrit pas facilement dans les définitions existantes de résidence, de revenu ou même de « monnaie ». La Loi sur l’impôt sur le revenu du Canada a été conçue pour un monde de frontières — alors que la cryptomonnaie a été conçue pour les effacer.
À première vue, la question semble éloignée — une préoccupation pour les ultra-riches avec des portefeuilles offshore. Mais comme le montre les données de Volek, la crypto démocratise ce qui était autrefois le privilège des multinationales et des millionnaires.
L’évolution de la cryptomonnaie élargit l’inclusion financière d’une part, tout en mettant à l’épreuve les mécanismes de taxation et de réglementation établis d’autre part. Cela signifie que les mêmes outils qui nécessitaient autrefois une armée d’avocats et des sociétés écrans — déplacer des bénéfices à travers les frontières, se couvrir contre l’inflation et diversifier sa citoyenneté — sont désormais accessibles à quiconque dispose d’une connexion Internet.
Pour le Canada, cela présente des avantages et des inconvénients. Cela pourrait aider les entrepreneurs, les nomades numériques et les petits investisseurs. Mais cela risque aussi d’éroder la base fiscale si les personnes à hauts revenus déplacent leurs actifs offshore numériquement — sans jamais quitter Toronto ou Vancouver.
Le cadre de l’OCDE donnera au Canada accès à plus de données internationales sur les transactions crypto, mais il ne comblera pas toutes les lacunes. L’application des règles dépendra de la coopération entre les échanges, les gardiens de valeurs et les régulateurs nationaux.
Et cela, en supposant que ces entités existent — car dans de nombreux cas, les protocoles DeFi fonctionnent de manière autonome, sans entité juridique.
L’ARC a déjà commencé à auditer les transactions crypto, en se concentrant sur les échanges centralisés tels que Coinbase et Kraken, mais les transferts peer-to-peer restent largement opaques. Cette opacité pourrait s’amplifier à mesure que les Canadiens adoptent des portefeuilles décentralisés ou des pièces axées sur la confidentialité, notamment si les charges réglementaires augmentent. Les experts en politiques suggèrent que la solution ne réside pas dans un contrôle plus strict, mais dans une intégration plus intelligente — en élaborant des politiques fiscales qui reconnaissent les actifs numériques comme faisant partie d’un écosystème financier mondial plutôt que comme une menace offshore.
« Les gouvernements s’affairent à adapter leurs cadres à cette nouvelle réalité », écrit Volek, « produisant un patchwork d’approches allant de l’adoption à l’interdiction. Les enjeux n’ont jamais été aussi élevés : 590 millions de personnes dans le monde détiennent désormais une forme de cryptomonnaie. »
La santé financière du Canada dépend de son adaptation — et non de sa résistance — à un monde où l’argent n’a pas de frontières. Cela signifie que la révolution du « offshore numérique » n’est plus théorique, elle est intégrée dans l’économie mondiale. Si le Canada souhaite préserver à la fois sa compétitivité et sa conformité, il doit moderniser son système fiscal et réglementaire pour refléter la façon dont la richesse se déplace aujourd’hui — de manière fluide, instantanée et sans géographie.
Cela pourrait impliquer de réimaginer la notion même de résidence fiscale, d’établir des partenariats internationaux pour partager des données blockchain, ou même d’élaborer de nouvelles formes de citoyenneté numérique.
Ce qui est certain, c’est que la porte du coffre-fort est déjà ouverte — et ce qui s’y trouve n’est pas de l’or. C’est du code.
Points à retenir
- La cryptomonnaie ajoute une complexe couche d’invisibilité à la richesse, rendant la taxation plus délicate.
- Le phénomène de « fuite des capitaux » en crypto est en augmentation, les investisseurs recherchant des juridictions plus favorables.
- Le cadre de l’OCDE pour le reporting des crypto-actifs devrait entrer en vigueur en 2027, mais nécessite une coopération internationale.
- Des modèles de taxation innovants ont émergé dans plusieurs pays, comme l’Estonie et Dubaï, qui pourraient inspirer le Canada.
En somme, la nécessité d’adapter les politiques fiscales aux réalités de la finance numérique est incontournable. À l’ère où la technologie redéfinit les frontières, le Canada devra naviguer habilement entre l’attraction des investissements et la garantie d’une conformité fiscale rigoureuse. La question demeure : comment trouver cet équilibre tout en préservant l’intégrité du système fiscal ?
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