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Note d’analyse
29 septembre 2025 • 00:00 ET

Le rôle du dollar dans la lutte pour la primauté américaine

Par Martin Mühleisen

Huit mois après le début du second mandat de Donald Trump, les grandes lignes de sa politique commerciale et monétaire se précisent, du moins quant à ses objectifs. Conformément à sa volonté de réaffirmer la position dominante des États-Unis dans le monde, notamment face à la Chine, la politique économique se confond désormais avec les priorités étrangères américaines. L’administration use de son poids militaire et économique comme rarement auparavant pour défendre ses ambitions.

Concernant la Chine, elle cherche à préserver et exploiter les avantages technologiques américains tout en comblant certains retards stratégiques. Ainsi, le pays mise sur la conception avancée de puces électroniques et l’intelligence artificielle, domaines dans lesquels il garde un léger avantage. Parallèlement, il entend relancer sa production industrielle grâce aux droits de douane, dans l’espoir d’augmenter l’emploi national et de renforcer ses capacités militaires pour un conflit potentiel qui épuiserait rapidement ses stocks d’armes sophistiquées.

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La politique économique intègre aussi le développement des nouvelles technologies financières afin de maintenir la suprématie du dollar dans le système monétaire international. Face à l’émergence d’une monnaie digitale chinoise échappant à la juridiction américaine, le Congrès a été invité à adopter la loi GENIUS, qui vise à réglementer les stablecoins adossés au dollar. Pour Washington, dominer cet univers crypto majoritairement libellé en dollars freinerait les ambitions chinoises tout en renforçant l’influence économique américaine. De plus, les émetteurs de ces monnaies numériques contribuent déjà au financement du déficit américain en tant qu’acheteurs significatifs de titres du Trésor à court terme.

Mais l’administration a également abandonné des principes économiques clés, tels que la rigueur budgétaire, privilégiant une croissance à court terme par des politiques fiscales laxistes qui aggravent la dette publique. Elle a réduit les effectifs dans les services publics, amoindri la régulation, parfois interféré avec la collecte des données statistiques et tenté d’affaiblir l’indépendance de la Fed. Cette politique suscite un climat d’incertitude propice aux tensions commerciales, même avec des alliés historiques qui revoient leurs relations économiques avec les États-Unis.

Peut-elle défier la réalité économique ?

Ces choix sont jugés pessimistes, voire fatalistes, quant à l’avenir de l’économie mondiale et à la stabilité financière internationale. En refusant la mondialisation commerciale et en érodant les piliers de l’ordre économique post-Seconde Guerre mondiale, cette approche risque d’affaiblir la productivité et la stabilité américaine, tout en augmentant le danger d’instabilité globale. L’objectif de réduire le déficit sans accroître l’épargne publique, d’augmenter la productivité tout en protégeant les entreprises de la concurrence étrangère, ou d’abandonner des projets énergétiques essentiels illustre des contradictions majeures. Paradoxalement, ces politiques offrent à la Chine une opportunité de renforcer son influence géopolitique et son rôle d’allié économique pour plusieurs pays.

Cependant, la réaction des marchés reste étonnamment calme. Après les annonces tarifaires du 2 avril, les indices boursiers ont rebondi rapidement. Les flux de capitaux vers les États-Unis sont restés robustes malgré les tentatives de limogeage d’un membre de la Fed. Si le dollar et les obligations long terme ont connu quelques fluctuations, celles-ci sont mineures face aux réformes engagées.

La vigueur du secteur technologique pourrait masquer les effets à moyen terme des bouleversements en cours. La trêve commerciale US-Chine, notamment sur l’exportation des terres rares chinoises, a fortement limité les tensions et aux USA la dépendance à ces minerais contraint la marge de manœuvre des États-Unis.

Dans les prochains mois, l’inflation refoulée pourrait réapparaître, exacerbée par la hausse des coûts énergétiques, la diminution des stocks importés à tarif réduit, et des pénuries sectorielles causées par la rigueur sur l’immigration. Le ralentissement économique pourrait temporairement contenir cette pression, à condition que le chômage touche particulièrement les jeunes. Mais cela ne pourra durer sans une politique budgétaire plus stricte.

En cas de manipulation des données ou d’influence sur la politique monétaire, la volatilité pourrait s’amplifier brutalement. Ce scénario semble encore improbable, mais les risques d’une spirale fiscale et d’un contrecoup sur les taux d’intérêt à long terme restent concrets, ce qui pourrait déstabiliser les marchés financiers.

Une domination monétaire par défaut ?

Face à ces évolutions, le débat sur l’avenir du dollar dans le système monétaire international ressurgit. L’intervention directe des autorités américaines dans la politique monétaire, notamment en cas d’inflation persistante, augmenterait les risques, à l’image des expériences récentes en Turquie.

Cependant, le changement d’une monnaie dominante ne se fait jamais instantanément. Même en cas d’erreurs majeures, la place du dollar devrait diminuer progressivement car aucune autre devise ne semble capable de le supplanter rapidement.

Un rapport stratégique d’un centre de réflexion reconnu met en lumière le lien étroit entre hégémonie mondiale et statut de monnaie de réserve. Seule la Chine, avec sa puissance économique et politique, pourrait éventuellement concurrencer les États-Unis. L’Europe, fragilisée par de nombreux défis internes et externes, ne semble pas prête à jouer ce rôle pour l’euro.

Or, le modèle chinois est lui-même soumis à des contraintes démographiques, à une croissance faible et à un endettement domestique élevé. En outre, la Chine reste une puissance continentale, focalisée sur son influence régionale et commerciale plutôt que sur la domination globale. Le renminbi reste peu attractif comme réserve de valeur en raison de marchés financiers fermés, d’un cadre réglementaire opaque et d’une absence d’indépendance judiciaire.

Les autorités chinoises gardent un contrôle strict sur les flux de capitaux pour éviter les sorties massives de fonds vers l’étranger. Même si la dette américaine devenait ingérable, Pékin hésiterait à abandonner cette maîtrise. Néanmoins, l’usage des stablecoins en renminbi, couplé à la surveillance accrue et à l’intelligence artificielle, pourrait un jour permettre une certaine ouverture contrôlée, rendant la monnaie chinoise plus attractive pour les investisseurs étrangers.

Ce scénario, bien qu’hypothétique, illustre combien nous entrons dans une ère nouvelle où la technologie et les enjeux géopolitiques redessinent les règles financières internationales. L’administration Trump revendique son combat contre l’injustice des règles mondiales qui ont favorisé l’essor industriel chinois. Elle mise sur un retour au premier plan de l’économie américaine via la technologie et les droits de douane.

À ce stade, il est difficile de prévoir si ce changement de paradigme aboutira à une nouvelle ère où une monnaie dominante existera encore. Il est tout aussi plausible que le système financier devienne multipolaire, voire fragmenté, avec les difficultés et l’instabilité que cela implique.

Les stablecoins ne sont pas une solution miracle

Même si la crypto-monnaie soutient le dollar, la coopération internationale reste indispensable. Les stablecoins circuleront librement entre juridictions, soulevant des défis de régulation, notamment face à la concurrence entre émetteurs qui pourraient offrir des avantages financiers interdits par la loi américaine. Cette situation accroît le risque de retraits massifs, ce qui peut engendrer des crises de liquidité et des ventes forcées aux conséquences dramatiques pour l’économie réelle.

Contrairement aux banques, ces monnaies numériques ne peuvent pas bénéficier d’un soutien direct des banques centrales, compliquant toute intervention en cas de crise. Par conséquent, une politique budgétaire responsable est indispensable pour conserver la crédibilité des stablecoins adossés au dollar. Le financement du déficit par la crypto ne peut fonctionner que si la confiance dans la solvabilité des États-Unis est maintenue.

En conclusion, nous assistons peut-être à un tournant inédit dans la finance mondiale. L’administration Trump cherche à se libérer des contraintes perçues du système ancien, mettant les stablecoins au cœur de sa stratégie pour défendre le dollar face à la Chine. Pourtant, cette bataille ne sera pas gagnée sans rigueur économique et coopération internationale. Une leçon que l’histoire nous rappelle souvent… au moment où éclate la crise.

Image : iStock

Points à retenir

  • La politique économique américaine actuelle mêle ambitions géopolitiques et stratégies financières, notamment autour du dollar et des stablecoins.
  • Face à la montée de la Chine, les États-Unis défendent leur avance technologique, tout en tentant de relancer l’industrie nationale via la protection douanière.
  • Le dollar reste au centre de la scène mondiale, avec un rôle important joué par les stablecoins, mais leur régulation internationale pose des défis complexes.
  • Les tensions commerciales et les politiques budgétaires laxistes créent un climat d’incertitude qui pourrait fragiliser l’économie américaine et mondiale.
  • Le renminbi chinois montre ses limites en tant que concurrent sérieux du dollar, en raison notamment de contrôles stricts et d’une gouvernance peu transparente.
  • La stabilité du système monétaire international dépendra désormais d’une coopération renforcée entre grandes puissances économiques malgré leurs différends.

En somme, on pourrait penser que les États-Unis jouent une partie d’échecs audacieuse, mais un peu risquée, en misant sur des innovations financières pour préserver leur influence. Comme toujours, ce genre de pari oscille entre génie et imprudence : reste à voir si cette danse avec le dollar et les stablecoins sera un pas vers une nouvelle ère ou un faux pas aux conséquences imprévues. De mon côté, je reste curieux – et légèrement amusé – de voir comment cette partie va se terminer.


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