Dans l’histoire du développement des jeux vidéo, un tabou non dit est que l’on n’aborde pas les événements du monde réel. La Seconde Guerre mondiale et d’autres périodes historiques anciennes représentent les exceptions les plus évidentes.
Concernant l’histoire contemporaine et les événements actuels, même le joueur le plus aguerri aurait du mal à citer un jeu qui traite directement de ces sujets sans effectuer une recherche préalable. Le seul titre qui me vient à l’esprit est Six Days in Fallujah, un jeu annoncé en 2009, qui a suscité une attention controversée d’emblée et qui a finalement été lancé en accès anticipé en 2023.
Dans le domaine indépendant, les choix sont plus nombreux, mais le terme “choix limités” reste pertinent. Des jeux comme Super Columbine Massacre RPG!, 9-11 Survivor, et Darfur is Dying, ont tous été accueillis avec divers niveaux de contestation. Inévitablement, le sujet qu’ils souhaitaient mettre en lumière a souvent été éclipsé par la question suivante : Les jeux vidéo constituent-ils un médium approprié pour ces messages ?
C’est précisément la question que j’ai posée à Rasheed Abueideh, un développeur de jeux indépendant palestinien en Cisjordanie, qui a répondu sans hésitation : “C’est en fait le meilleur moyen de raconter l’histoire. C’est ce que je crois.”
Des rêves sur un coussin
Rasheed, développeur de jeux en Cisjordanie, ne se contente pas de créer des jeux vidéo ; il cherche à réécrire la manière dont le monde les perçoit, tout en soulignant une vérité que les joueurs acceptent déjà : les jeux vidéo peuvent et font vivre des voyages émotionnels. La différence réside dans le parcours que Rasheed souhaite emprunter, qui est intimement lié à la tragédie actuelle qui se déroule au Moyen-Orient.
Son dernier projet, intitulé Dreams on a Pillow, se concentre sur la Nakba, un exode palestinien survenu en 1948, plongeant au cœur d’un moment historique chargé d’émotions et de politique. Dreams on a Pillow est un jeu d’aventure en pseudo-3D inspiré d’un conte populaire historique transmis par les Palestiniens déplacés depuis la purification ethnique qu’a été la Nakba. Ce conte oral raconte l’histoire d’Omm, une jeune mère vivant en Palestine qui découvre que son mari a été tué par des envahisseurs sionistes. En proie à la panique, elle retourne chez elle pour récupérer son nouveau-né, mais réalise trop tard qu’elle a pris un coussin au lieu de son enfant. Les fins de ce conte diffèrent considérablement selon l’auditoire — parfois sa douleur et sa panique la rongent et elle perd la raison, parfois elle est tuée, et parfois elle parvient à fuir sa patrie, emportant sa tristesse sans jamais y revenir de son vivant.
Cette histoire illustre l’état d’esprit culturel des Palestiniens déplacés et, même en dehors du contexte réel de la Nakba, ses implications peuvent être percutantes.
Cependant, le travail de Rasheed ne vise pas simplement à provoquer l’indignation ou à soulever des controverses pour le plaisir de le faire ; il cherche à raconter une histoire que les médias traditionnels et les plateformes grand public ignorent souvent ou mal interprètent.
“Je raconte une histoire qui n’a jamais été racontée — que personne ne veut raconter et que beaucoup tentent de dissimuler,” m’a-t-il confié lors d’un appel via Google Meet. Son point de vue repose sur des bases solides. Dreams on a Pillow n’est pas la première incursion de Rasheed dans le récit controversé à travers les jeux, et son expérience passée le rend déjà prudent quant à la réception de ce nouveau projet.
En 2014, il a lancé Liyla and the Shadows of War (disponible sur Google Play et itch.io), un projet qui abordait également des thèmes politiques sensibles et l’expérience palestinienne. Le jeu, qui suit une famille fuyant une invasion, a gagné en notoriété après qu’Apple l’a retiré de son App Store. La raison selon Rasheed ? Apple l’a jugé trop controversé. L’ironie est que bien que Liyla ait été banni en raison de son message politique subtil — sans aucun symbole évident — le jeu a été largement téléchargé, atteignant près de deux millions de joueurs et suscitant un intérêt académique. Ce qui était initialement censé être une censure s’est transformé en catalyseur du succès du jeu, mettant en lumière les doubles standards flagrants du monde du jeu vidéo.
Cependant, malgré cette victoire, Rasheed fait face aux mêmes défis avec son dernier jeu. Le sujet de la Nakba est incontestablement plus sensible et politiquement chargé, compte tenu des circonstances actuelles à Gaza depuis le 7 octobre 2023, rendant plus difficile son acceptation par les éditeurs et les plateformes grand public. Liyla avait donné un aperçu de ce qui l’attendait, mais ce nouveau projet revêt encore plus d’importance. Il s’agit de l’identité palestinienne, de l’histoire et de la survie, racontées à travers un médium qui exige l’engagement du joueur. Toutefois, Rasheed n’est pas découragé. “Ce n’est pas juste une question de divertissement. C’est le partage de quelque chose de réel, de profond,” déclare-t-il.
Avec l’aide du financement participatif, Rasheed parvient petit à petit à rassembler les fonds nécessaires pour son nouveau jeu. Au moment de l’interview, il avait déjà levé 84 000 £ sur les 160 000 £ visés ; à la fin de sa campagne, il a réussi à atteindre un montant étonnant de 186 000 £. Une démonstration claire et sans équivoque du soutien qu’il reçoit. Mais au-delà de cet aspect financier, Rasheed s’applique à créer une communauté autour de son jeu — une communauté qui aidera à faire connaître son projet et pourrait offrir une protection face aux éventuelles interdictions de plateformes. Il sait pertinemment que des entreprises comme Apple ou Google Play pourraient refuser d’héberger le jeu, comme cela s’est produit avec Liyla. Mais les ambitions de Rasheed restent à la hauteur de l’envergure de son projet. “Nous visons plusieurs plateformes — Steam, Google Play, l’App Store, Xbox, et PlayStation. C’est ambitieux, mais nous allons essayer,” indique-t-il. “Je suis préparé aux obstacles. Je les ai déjà affrontés.”
“Justement guidé”
Sa détermination est manifeste. Alors que la plupart des développeurs préfèrent rester dans l’ombre pour éviter les confrontations, Rasheed n’a pas peur de repousser les limites. Il a toujours été attiré par le développement de jeux, mais son parcours pour devenir créateur n’a pas été simple. Élevé à Naplouse en Cisjordanie, Rasheed a eu un chemin peu conventionnel pour entrer dans le monde du jeu. Il a étudié l’ingénierie informatique et travaillé comme ingénieur logiciel, mais sa passion pour le jeu a toujours été présente. “En 2010, lorsque les moteurs de jeu sont devenus plus accessibles, j’ai commencé à expérimenter le développement de jeux,” se souvient-il. “Je voulais créer des jeux professionnels, mais j’ai réalisé qu’il était pratiquement impossible de produire des jeux commerciaux depuis la Palestine.” Cette constatation a été difficile, mais Rasheed n’a pas abandonné son rêve. Il a plutôt ouvert un petit studio avec des amis, où il a appris non seulement les aspects techniques du développement, mais aussi les subtilités de la conception de jeux — comment rendre les jeux amusants, engageants et significatifs.
Ce petit studio a finalement conduit à Liyla and the Shadows of War, le premier projet majeur qui a mis Rasheed sous les projecteurs. À l’époque, le monde faisait face aux conséquences du conflit de Gaza en 2014, et Rasheed a ressenti le besoin de créer quelque chose qui reflète la réalité du terrain. “Les médias traditionnels cachent souvent l’histoire palestinienne et utilisent des doubles standards,” dit-il. “Je voulais raconter l’histoire d’une famille essayant de trouver la sécurité face à une invasion.” Le résultat a été un jeu profondément émouvant sur la survie et le déplacement, qui a résonné auprès de nombreuses personnes, bien au-delà du Moyen-Orient. Ce n’était pas qu’un simple jeu ; c’était un véritable voyage émotionnel pour les joueurs, dont beaucoup n’avaient jamais été confrontés à une telle histoire auparavant. Le succès du jeu, malgré l’interdiction de l’App Store, n’a fait que renforcer la conviction de Rasheed dans le pouvoir des jeux à transcender le simple divertissement.
Toutefois, en repensant à son parcours, Rasheed a conscience que son travail ne consiste pas seulement à créer des jeux — c’est raconter de vraies histoires à travers une forme d’art capable d’engager profondément les gens. “Les jeux sont un art,” déclare-t-il avec conviction. “Voir des joueurs pleurer et ressentir les émotions que je souhaitais transmettre a été puissant. Cela a confirmé que les jeux peuvent dépasser le simple divertissement — ils sont de l’art. Ils peuvent partager des expériences et raconter des histoires de manière profonde.” Pour Rasheed, les jeux sont le médium idéal pour raconter des histoires. Contrairement aux livres ou aux films, où le spectateur ou le lecteur est un participant passif, les jeux placent le joueur au cœur de l’action. “Dans un jeu, vous ne regardez pas l’histoire du héros — vous la vivez,” explique Rasheed. “Vous utilisez le mot ‘je’ dans un jeu. Votre cerveau vous place dans cet univers, et c’est ce qui le rend si puissant.”
C’est cette connexion personnelle entre le joueur et le jeu que Rasheed estime faire des jeux vidéo un outil particulièrement efficace pour transmettre des histoires difficiles et émotionnellement chargées. “Quand vous jouez, vous prenez des décisions, vous agissez, et vous ressentez les conséquences,” dit-il. “C’est ce qui en fait une expérience plus profonde. Ce n’est pas quelqu’un d’autre qui fait quelque chose — c’est vous. Et cela renforce l’impact émotionnel.” Il ne parle pas de manière théorique. En tant que joueur de longue date, Rasheed a ressenti lui-même le pouvoir de cette connexion. “Parfois, même après avoir joué longtemps, vous commencez à voir des éléments du jeu dans le monde réel,” dit-il. “Ça reste avec vous.”
Cependant, Rasheed reconnaît aussi le côté sombre du jeu vidéo. Comme beaucoup d’autres, il a constaté comment les jeux peuvent façonner les perceptions, notamment en matière de stéréotypes. “Les jeux peuvent perpétuer des stéréotypes,” note-t-il, faisant référence à la manière dont les médias représentent souvent le Moyen-Orient comme une zone de guerre ou un lieu lié au terrorisme. “Beaucoup de jeux associent les Arabes, les musulmans et le Moyen-Orient à la violence et à la guerre. Nous sommes souvent perçus comme les ‘méchants’, tandis que les ‘bons’ sont ceux qui envahissent, ceux qui combattent.”
Cette compréhension du pouvoir que détiennent les jeux — tant pour le bien que pour le mal — alimente l’engagement de Rasheed à réaliser des jeux qui racontent les histoires importantes. Alors qu’il avance avec son projet sur la Nakba, il est pleinement conscient de la responsabilité qui lui incombe en tant que concepteur. “C’est une responsabilité, oui, mais aussi un honneur,” dit Rasheed. Il passe de nombreuses heures à rechercher les événements de la Nakba, à lire des récits personnels, et à consulter des historiens pour s’assurer qu’il raconte l’histoire avec précision et respect. “Nous devons comprendre non seulement ce qui s’est passé, mais comment les gens se sont sentis, comment ils ont enduré,” explique-t-il.
Le processus ne consiste pas seulement à concevoir des mécanismes de jeu ou du design ; il s’agit de veiller à ce que la vérité émotionnelle de l’histoire soit transmise à travers le jeu. “Si vous créez un jeu d’infiltration se déroulant pendant la Nakba, chaque mécanisme doit sembler authentique,” dit Rasheed. “Il ne s’agit pas seulement de contourner des gardes ; il s’agit de la peur, de l’urgence, et des enjeux de la survie.” Pour Rasheed, il est essentiel que les joueurs comprennent la gravité de chaque décision prise dans le jeu. “Dois-je aider cette personne, ou dois-je me concentrer sur ma propre sécurité ?” Le choix doit être aussi réel que difficile. C’est ce qu’il espère que Dreams on a Pillow suscitera — le choix n’est pas juste un mécanisme de jeu ; c’est un reflet des dilemmes réels auxquels font face ceux qui vivent la Nakba.
Cependant, Rasheed sait que tout le monde n’acceptera pas un tel jeu. Certains argumenteront que les jeux vidéo devraient rester une évasion, qu’ils devraient être axés sur le plaisir et le divertissement, et non sur des déclarations politiques. “Certaines personnes ne veulent pas faire face à ces réalités dans un jeu,” dit-il, conscient des réactions qu’il a déjà reçues. Mais Rasheed ne fléchit pas. Il est convaincu que les jeux peuvent à la fois divertir et éduquer, qu’ils peuvent être engageants tout en amenant les joueurs à ressentir quelque chose de plus profond. “Les jeux peuvent vous faire réfléchir au monde d’une nouvelle manière,” dit-il. “Ils peuvent vous faire comprendre des choses auxquelles vous n’auriez peut-être pas pensé auparavant.”
En fin de compte, il s’agit d’un équilibre — créer un jeu à la fois agréable à jouer et émotionnellement résonnant. “Vous voulez que le joueur ait une expérience significative,” déclare Rasheed. “Mais vous voulez également qu’il apprécie le gameplay.” C’est une ligne délicate à suivre, mais Rasheed est convaincu que cela vaut l’effort.
Alors que Rasheed continue de développer son jeu, une chose est claire : il ne se contente pas de créer des jeux — il transforme la conversation qui les entoure. Par son travail, il prouve que les jeux ne sont pas qu’un simple divertissement — ils peuvent être une forme de narration révolutionnaire, capable de remettre en question les perceptions et de mettre en lumière des histoires inexplorées. Avec son engagement inébranlable envers la vérité et l’authenticité, Rasheed démontre au monde que le jeu, lorsqu’il est bien réalisé, peut être un puissant outil de changement social.
Article original rédigé par : Zaid Kriel.
Bon à savoir
- Rasheed Abueideh est un développeur de jeux indépendante, mettant en avant des récits peu connus sur l’identité palestinienne.
- Dreams on a Pillow aborde des thèmes sensibles via un gameplay immersif, ancré dans la réalité historique de la Nakba.
- Le développement de jeux indépendants peut rencontrer des obstacles, notamment en raison de la censure et des préjugés dans les formats grand public.
Sandrine, cet article est fascinant ! J’adore comment Rasheed utilise les jeux vidéo pour raconter des histoires si importantes. C’est vraiment puissant de voir ça dans l’univers du jeu !
C’est fascinant de voir comment les jeux vidéo peuvent transmettre des émotions profondes. Rasheed fait un travail remarquable pour raconter des histoires qui touchent des réalités souvent ignorées. Qu’en pensez-vous ?
C’est fascinant de voir comment les jeux peuvent raconter des histoires si importantes. J’adore l’idée d’utiliser cette forme d’art pour partager des vérités méconnues !