Dans les profondeurs limpides de la mer Méditerranée, s’étendent de vastes prairies sous-marines dominées par la Posidonia oceanica, une plante aquatique endémique qui représente de véritables piliers écologiques. Cette plante joue un rôle crucial : elle stocke d’énormes quantités de carbone, offre refuge et zones d’alimentation à de nombreuses espèces, tout en contribuant à réduire l’érosion côtière. Cependant, cet habitat est menacé et sa disparition s’accélère en raison du développement côtier, de la pollution et du changement climatique. Un groupe de chercheurs a développé un système de cartographie à grande échelle de ces forêts, une avancée majeure pour les protéger avant qu’elles ne subissent une dégradation irréversible.
Le suivi des prairies de posidonia est essentiel pour leur conservation, mais les études traditionnelles sont souvent difficiles et coûteuses. Elles nécessitent des plongées intensives, des mesures sur le terrain et des analyses localisées, ce qui limite la fréquence et l’échelle des évaluations. Il n’existe pas de chiffre précis sur l’étendue des prairies de posidonia. Des études récentes évoquent 12 000 kilomètres carrés en eaux peu profondes de la Méditerranée, avec une perte de 34 % par rapport à cinquante ans auparavant. Ce chiffre pourrait atteindre environ 25 000 kilomètres carrés en zones plus profondes. L’archipel baléare, quant à lui, affiche une superficie de 592,82 kilomètres carrés de posidonia entre 0 et 35 mètres de profondeur, selon une étude de 2023, principalement sur l’île de Majorque.
Évaluer de grandes étendues dans différentes régions est complexe. Un groupe de chercheurs de l’Institut de Physique Interdisciplinaire et de Systèmes Complexes (IFISC, CSIC-UIB) et du Centre d’Études Avancées de Blanes (CEAB-CSIC) a conçu un modèle utilisant l’intelligence artificielle et des images satellites, un bond en avant pour détecter et cartographier automatiquement les zones de posidonia. En combinant ces cartes avec des données physiques, chimiques et biologiques, il sera possible d’évaluer l’état des prairies marines et de prendre des décisions de conservation plus éclairées.
Le défi de cartographier un monde caché
Ce système repose sur des ‘réseaux neuronaux convolutifs’, une technique avancée d’apprentissage profond. Pour entraîner le modèle, des images satellitaires multispectrales de haute résolution ont été utilisées, provenant de PlanetScope, combinées avec des données détaillées sur les habitats fournies par le Gouvernement des Îles Baléares. L’ensemble couvre environ 2 500 kilomètres carrés de côtes, incluant Majorque, Minorque, Ibiza et Formentera. La création du modèle a nécessité l’utilisation d’une unité de calcul haute performance pendant trois mois, soit l’équivalent de 120 années d’informatique sur un ordinateur traditionnel.
Les résultats d’études offrent un cadre généralisable, adaptable à diverses conditions environnementales et géographiques, permettant des estimations fiables de la répartition et de l’étendue de ces habitats sous-marins. « Nous avons commencé avec Majorque, puis entraîné le modèle avec des images des autres îles, ce qui nous donne confiance pour l’appliquer à d’autres zones de la Méditerranée », explique Manuel Matías, chercheur principal.
À la différence d’autres études qui se concentraient sur des zones restreintes ou qui proposaient une classification binaire, notre modèle utilise des images à haute résolution et un grand nombre de bandes, ce qui améliore la précision des résultats, » souligne le chercheur.
« Ce qui rend notre modèle unique est sa robustesse », affirme Àlex Giménez, chercheur à l’IFISC. « Même dans des conditions environnementales inconnues, il a produit des cartes fiables de la couverture de ces plantes sous-marines, conforme aux observations de terrain. »
Le modèle représente un progrès technologique considérable en matière de méthodes traditionnelles, permettant la création de cartes détaillées qui peuvent être mises à jour régulièrement et utilisées par des scientifiques, des gestionnaires environnementaux et des décideurs politiques. Grâce à une évaluation comparative, il sera possible d’identifier les zones les plus vulnérables et de prendre des mesures de restauration lorsque nécessaire. La pertinence de ce modèle, accessible au public, est essentielle pour gérer plus efficacement les écosystèmes marins.
Le poumon de la Méditerranée
La conservation des prairies marines, notamment la posidonia, est essentielle pour la santé de notre planète. Ces forêts bleues peuvent absorber plus de carbone par unité de surface que les forêts tropicales, stockant environ sept tonnes par hectare chaque année. Des scientifiques ont établi le premier inventaire mondial de ce carbone retenu par les plantes sous-marines, qui, au total, peuvent accumuler jusqu’à 40 millions de tonnes dans le monde. La posidonia du Méditerranée, en particulier, stocke beaucoup de carbone dans le sous-sol marin.
Parmi les principales menaces pour la zone baléare se trouve l’ancrage illégal des bateaux. Ali Vahlhaus, directeur de la Fondation Cleanwave, qui fait partie du projet MedGardens, met en avant le fait que la récupération de ces prairies prend énormément de temps, pouvant aller de deux à sept millimètres par an. Ainsi, chaque mètre carré endommagé peut mettre des décennies à se régénérer.
Selon le directeur, la fondation dirige actuellement la plus grande zone de restauration marine active et passive en Espagne, avec un projet à grande échelle lancé en 2023 qui touche 75 hectares à Portocolom. Deux projets pilotes sont également en cours à Formentor et Sant Elm, avec la vision de récupérer jusqu’à 1 000 hectares de baies baléares d’ici 2030.
En Méditerranée, chaque hectare de posidonia compte, non seulement en tant que lieu, mais en tant que poumon bleu, réservoir de vie et archive d’histoires écologiques encore à découvrir.
Points à retenir
- Les prairies de posidonia jouent un rôle clé dans la lutte contre le changement climatique.
- Les nouvelles technologies, comme l’intelligence artificielle, facilitent la cartographie des habitats sous-marins.
- La conservation de la posidonia est essentielle pour la biodiversité marine.
- La régénération des prairies endommagées est un processus lent et nécessite des efforts soutenus.
- Des initiatives comme MedGardens œuvrent pour la restauration de ces écosystèmes fragiles.
En conclusion, la question de la préservation de notre environnement marin est primordiale. En tant qu’observateurs et citoyens, il est crucial de soutenir des recherches et des initiatives qui nous aideront à protéger ces précieux écosystèmes face à des menaces croissantes. Cela nous appelle à réfléchir à notre propre impact sur la mer et les actions que nous pouvons entreprendre pour favoriser un avenir durable.