jeu. Juin 25th, 2026

TRENTO. La préoccupation majeure est que l’intelligence artificielle soit envisagée pour remplacer l’humain et sa capacité intellectuelle. Dans notre domaine, la menace ne concerne pas seulement l’écriture, mais également la compréhension, ce qui, à mon sens, est encore plus préoccupant.

C’est l’un des aspects forts de la réflexion exprimée par Giuseppe “Pippo” Civati dans une interview accordée à Il Dolomiti, où il aborde le rapport entre l’intelligence artificielle, l’édition et, plus largement, la culture.

Editrice, essayiste et homme politique, actuellement à la tête de la maison d’édition People, qui collabore avec L’Altramontagna pour la publication d’une collection éponyme, Giuseppe Civati observe avec attention une transformation qui promet de révolutionner le secteur du livre et la production culturelle. Si l’intelligence artificielle offre des outils capables d’accélérer le travail et de simplifier de nombreux processus, elle soulève également des interrogations profondes sur l’avenir du travail intellectuel, des droits d’auteur, de l’esprit critique et de l’expérience même de la lecture.

Pour Civati, cette défi n’est pas uniquement technologique ou économique, mais touche directement à la manière dont nous allons façonner notre culture et, plus largement, notre conception de l’humanité dans les prochaines années.

Dans la perspective de l’édition, quelles opportunités et risques voit-il aujourd’hui dans l’impact de l’intelligence artificielle sur le monde des livres ?

Sur le plan de la production, ces outils sont quasiment formidables, car ils permettent de réduire considérablement le temps nécessaire. Toutefois, cela pose aussi un problème : il y a un risque de perdre de vue la qualité et l’attention portée aux textes et images. Par exemple, notre maison d’édition est assez sceptique quant à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le graphisme, car cela peut mener à une standardisation, à une approche uniformisante, sans parler de la qualité des résultats, qui reste encore à débattre. Ce qui effraie le plus est que l’intelligence artificielle puisse être pensée pour remplacer l’humain et sa compréhension, tant lors de la création d’un livre que dans l’attente de sa lecture. Nous faisons déjà face à des “problèmes” dus à l’utilisation abusive de résumés, critiques et lectures synthétiques des textes. Cela me rappelle une blague de Woody Allen : “J’ai suivi un cours de lecture rapide. J’ai lu ‘Guerre et Paix’ en un quart d’heure. Ça parle de la Russie.” Cette situation illustre bien l’effet de ces outils.

L’ambivalence qui se dégage est forte : l’intelligence artificielle semble offrir des outils utiles, mais soulève aussi des questions cruciales sur le rôle des compétences humaines. Comment percevez-vous cet équilibre ?

Ces deux aspects sont importants car plus l’intelligence artificielle progresse, plus elle devient à la fois un outil et une ‘menace’. Certains pensent que nous pourrons la gérer de manière équitable, mais je reste dubitatif et crains qu’elle ne remplace rapidement les activités humaines. Si un jour l’IA peut traduire un livre entier en trente secondes, le travail du traducteur ne disparaîtra pas complètement, mais risque de diminuer considérablement. Il en va de même pour de nombreuses tâches rédactionnelles : pensez aux légendes sur les réseaux sociaux, aux résumés, aux synthèses de contenus. Ce sont des tâches qui étaient précédemment réalisées par des rédacteurs et qui, aujourd’hui, sont souvent négligées. Le paradoxe est que, bien que l’intelligence artificielle simplifie la vie, elle risque aussi de remplacer l’humain. Dans notre secteur, la menace ne concerne pas seulement l’écriture, mais également la compréhension, ce qui, je le répète, est encore plus alarmant.

De nombreux écrivains utilisent déjà des systèmes d’IA pour se documenter, corriger des textes ou générer des idées. Existe-t-il encore une limite claire entre l’apport de l’auteur et celui de la machine ?

La seule limite que je perçois réside dans la prudence. Il convient de préciser que l’intelligence artificielle ne fait pas son apparition aujourd’hui : nous utilisons ce type d’outils depuis longtemps, par exemple avec les algorithmes des moteurs de recherche. Nous, en tant que maison d’édition, à part quelques interventions minimes, ne l’utilisons pas et nos auteurs sont encouragés à faire de même. Je connais cependant des personnes sérieuses et qualifiées qui écrivent désormais avec ces outils, les considérant presque comme des collègues ou des chercheurs. Nous avons déjà franchi des limites que nous essayons de définir. En outre, nous sommes continuellement ‘dépensés’ par l’évolution d’une technologie qui s’alimente des contenus que d’autres produisent chaque jour : nous sommes très préoccupés par la piraterie des PDF sur Internet, mais en réalité, ceux qui utilisent nos contenus pour améliorer leurs outils sont justement ces intelligences artificielles. Il s’agit bien plus que de simple piraterie.

Une autre question centrale concerne les contenus utilisés pour former ces systèmes. Selon vous, comment doit-on aborder la question des droits et de la rémunération des auteurs et des éditeurs ?

C’est un sujet crucial et de nombreux litiges sont déjà en cours. Il ne s’agit pas simplement de piraterie au sens traditionnel, mais d’un texte intégré dans un système gigantesque qui l’utilise pour générer de la ‘valeur’ et améliorer ses outils. Les auteurs, journalistes et éditeurs ne sont jamais dûment rémunérés pour cet usage. Bien que trouver une rémunération équivalente à l’achat de l’œuvre semble difficile, il serait juste d’établir au moins une forme de compensation. Réfléchissons : nous achetons un livre, le citons et engageons un dialogue avec son contenu, alors que dans ce cas, le tout est assimilé sans aucune contrepartie. Je crois également qu’une part de la richesse générée par ces systèmes devrait être affectée à un fonds, à l’image des fonds souverains liés au pétrole, ou encore à l’idée de Bernie Sanders, qui propose de partager la propriété de ces entreprises avec le public : car l’humanité contribue, souvent à son insu, à l’amélioration de ces outils, mais les bénéfices économiques restent concentrés entre les mains de quelques-uns.

Dans un contexte où la production de contenus peut devenir pratiquement illimitée, comment évolue le rôle de ceux qui sélectionnent, évaluent et publient des livres ?

L’éditeur pourrait devenir encore plus essentiel, mais pourrait aussi être surpassé : si personne ne lira plus un livre entier et que tous préfèrent s’en remettre à des outils qui lisent et synthétisent à leur place, l’ensemble du secteur pourrait en souffrir. Évidemment, il convient de préciser que ceux qui possèdent un sens critique et des capacités d’interprétation seront probablement les derniers à être remplacés, car ils ne se contentent pas d’assembler des contenus, mais prennent des décisions et identifient des potentiels. Nous assisterons probablement à un remplacement progressif et non immédiat, et qui sait, peut-être pourrions-nous même finir par avoir un éditeur d’intelligence artificielle. En résumé, je pense que presque tous les métiers intellectuels sont exposés à cette compétition et qu’aucun ne peut vraiment se considérer à l’abri. En revanche, ceux qui sauront travailler avec ces outils disposeront probablement de plus grandes opportunités.

La capacité de l’intelligence artificielle à imiter des langages et des styles est frappante. Jusqu’où pensez-vous qu’elle puisse aller dans cette capacité à reproduire l’écriture des auteurs ?

Cette capacité est utile pour certains et, sans aucun doute, continuera de s’améliorer. Par exemple, si l’on demande à un système d’écrire un roman dans le style de Dostoïevski, peut-être avec une essence différente ou empruntant à d’autres genres, ces outils sont déjà capables d’atteindre ce but. Si un jour ils parviennent à gérer d’énormes quantités de données tout en répliquant le ton, le style et la ponctuation de grands auteurs, ils seront capables de produire des textes de plus en plus sophistiqués, et il suffira de donner quelques instructions pour obtenir un livre construit selon des caractéristiques bien précises.

Cette réflexion met en lumière le fait que lorsque l’on parle d’intelligence artificielle, les discussions tournent souvent autour des capacités techniques et de la qualité des résultats. Cependant, y a-t-il des éléments de l’écriture qui, selon vous, restent indissociables de l’expérience humaine et d’une certaine irrationnalité ?

Oui, aujourd’hui plus que jamais. Certains éléments personnels, des points de vue et des expériences ne peuvent être réduits à un simple calcul, et les émotions ainsi que les sensations conservent un haut degré d’imprévisibilité. En écrivant un roman, l’auteur évolue avec son histoire : il existe des livres réécrits plusieurs fois, des personnages qui changent en suivant l’évolution de leur créateur, et tout cela reste profondément humain et difficilement réplicable par un algorithme. Pour des publications plus simples, nous nous approchons déjà d’une situation où la différence pourrait devenir moins marquée.

En fin de compte, vos préoccupations semblent surtout liées aux conséquences culturelles, sociales et économiques de cette transformation. Est-ce là le cœur du sujet ?

Ma préoccupation tourne principalement autour de ce qui se passera lorsque ces contenus commenceront à proliférer : s’ils deviennent de plus en plus qualitatifs, les opportunités et les inquiétudes grandiront également. Je ne suis pas opposé au progrès technologique ni à l’évolution de ces outils, mais ce qui me préoccupe profondément, c’est qu’ils soient systématiquement intégrés dans une logique purement économique. La question ne se limite pas à améliorer l’écriture ; elle concerne également la manière dont nous distribuerons le travail, les ressources et les opportunités dans des domaines déjà fragilisés, comme le journalisme, la littérature ou l’édition. L’intelligence artificielle peut libérer les individus de nombreuses activités répétitives ainsi que de temps perdu, et elle le fait déjà, mais la vraie question reste : quel type d’humanité serons-nous lorsque cette logique prédominera ?

Enfin, au-delà des aspects techniques et professionnels, quel défi l’intelligence artificielle pose-t-elle à la littérature, à la culture, et plus largement à notre conception de l’humanité ?

Je pense à un ouvrage important de Günther Anders intitulé “L’homme est obsolète”. Le risque que nous courons pourrait bien être celui qu’il décrit : être dépassés par des changements que nous ne comprenons pas pleinement. La question ne se limite pas à nos produits, mais touche à notre nature même, à ce que nous sommes et ce que nous deviendrons, et elle est avant tout anthropologique. Cela ne concerne pas seulement la substitution de certaines fonctions, mais aussi notre manière de construire notre personnalité, notre esprit critique et notre rapport aux autres. Si l’intelligence artificielle nous facilite la recherche d’informations, j’en suis heureux ; en revanche, lorsqu’elle prétend me dire quoi penser ou faire, le problème devient délicat. L’esprit critique sera ainsi encore plus crucial : il sera impératif de décider collectivement des usages sociaux de ces technologies et de leurs impacts sur notre société. La réflexion culturelle et anthropologique est aussi urgente que celle d’ordre économique et social, car nous ne discutons pas uniquement de technologie, nous évoquons l’avenir des êtres humains.

Points à retenir

  • La transformation numérique soulève des questions sur la qualité et l’intégrité des contenus produits.
  • L’intelligence artificielle peut se révéler utile, mais elle pose des interrogations sur le remplacement des compétences humaines.
  • La prudence dans l’utilisation de l’IA est clé pour préserver le travail intellectuel.
  • Il est essentiel de réfléchir aux droits des auteurs face à l’utilisation des œuvres dans les systèmes d’IA.
  • Le rôle des éditeurs pourrait évoluer et devenir crucial face à la prolifération du contenu.

Dans cette ère technologique, je suis passionné par les implications de l’intelligence artificielle sur notre culture et notre humanité. Cela soulève des questions qui exigent notre réflexion collective, car ce n’est pas seulement une question de technologies, mais de ce que nous voulons devenir en tant qu’êtres humains.


Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *