Depuis des siècles, la guerre nécessitait le déploiement de matériels tels que des chars, des avions, de l’artillerie et des armes, fabriqués par un nombre restreint de grands entrepreneurs sous des programmes gouvernementaux à long terme. Il fallait également des troupes sur le terrain. Ce paradigme n’est pas en train de disparaître, mais le logiciel devient de plus en plus central. Aujourd’hui, de nombreux soldats mènent des guerres depuis un écran.
L’industrie militaire de l’intelligence artificielle (IA) englobe tout, de l’informatique en nuage aux drones autonomes et aux logiciels de prise de décision. Ce changement trouve ses racines dans le programme de drones américain des années 2000 et 2010, qui a transformé le meurtre à distance, basé sur des écrans, en une caractéristique des guerres modernes. Des milliards de dollars affluent vers une poignée d’entreprises qui dirigent désormais cette transformation militaire technologique.
Qui sont ces entreprises ?
Le 10 juillet, le ministère britannique de la Défense a signé un contrat de 2 milliards de livres (2,7 milliards de dollars) sur 15 ans avec Omnia Training, un consortium dirigé par Raytheon UK, afin de former 60 000 soldats par an à l’utilisation de l’IA pour créer une armée britannique “prête au combat”. Quelques jours auparavant, l’OTAN a attribué des contrats à la société militaire-technique américaine Anduril pour son logiciel Lattice AI, en collaboration avec l’entreprise américaine Palantir et la coentreprise militaire-technique française Athea SAS.
Lattice utilise l’IA et la vision par ordinateur pour intégrer des données provenant de multiples sources en une seule image en temps réel. Les acquisitions militaires axées sur l’IA ne sont pas nouvelles. La stratégie “Third Offset” du Pentagone, lancée en 2014, misait sur le fait que l’IA définirait la prochaine génération de guerre. Toutefois, l’accélération des dépenses militaires mondiales, qui atteindront 2,88 trillions de dollars en 2025, montre un investissement accru des gouvernements dans leurs budgets de défense.
Le Pentagone a récemment signé des contrats avec huit des plus grandes entreprises technologiques au monde pour déployer l’IA au sein de réseaux classifiés, cherchant ainsi à devenir une armée “d’IA d’abord”. Alors que des conflits font rage de l’Ukraine au Moyen-Orient, les accords de ce type se multiplient rapidement, évoluant à une vitesse similaire à celle de l’industrie elle-même, où les entreprises traditionnelles d’armement et les nouvelles entrants se disputent les parts de marché. Une manière de comprendre cette dynamique changeante est d’observer la position de chaque entreprise en fonction de son modèle commercial.
Des chercheurs de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) ont classé l’industrie militaire de l’IA en quatre catégories selon le rôle des entreprises :
- Primes de défense : entreprises d’armement traditionnelles
- Neoprimes ou startups de défense : nouvelles entreprises se spécialisant dans les logiciels pour l’industrie militaire
- Big tech : grandes entreprises technologiques avec des capacités d’informatique en nuage massives
- Fournisseurs de modèles fondamentaux : laboratoires d’IA développant des modèles avancés d’IA
Voici un aperçu de ce que chacune de ces catégories représente, selon l’analyse de SIPRI :
Primes de défense / entrepreneurs
Ces fabricants d’armement établis fournissent des systèmes et du matériel aux armées depuis des décennies, et ils intègrent maintenant l’IA à ces systèmes existants. Les plus grands de ces entreprises incluent Lockheed Martin, RTX, Northrop Grumman, BAE Systems et General Dynamics, toutes ayant atteint des sommets historiques suite à l’escalade du conflit US-Israël en Iran.
Une partie de cette montée en puissance témoigne de l’intégration profonde de l’IA au sein des produits de ces anciennes entreprises d’armement. En février, Lockheed Martin a annoncé qu’il testait un outil d’IA pour ses chasseurs F-35 afin d’aider les pilotes à identifier plus rapidement les aéronefs hostiles. L3Harris, une autre entreprise américaine de défense, a intégré l’IA dans ses systèmes de caméra pour un ciblage en temps réel.
Neoprimes ou startups de défense
Cette catégorie émergente, souvent appelée “neoprimes”, regroupe des entreprises axées sur le logiciel, vendant des produits de données spécialisés au marché de l’armement ainsi qu’aux forces de police et de sécurité aux frontières.
Palantir est sans doute le nom le plus connu dans ce domaine, en partie grâce à son rôle dans le projet Maven, le programme phare de l’IA militaire du Pentagone, visant à accélérer la prise de décision au combat. Ce système est utilisé dans divers conflits, dont la guerre en Ukraine et le conflit américano-israélien en Iran.
Big tech
Des entreprises comme Google, Meta et Amazon Web Services, qui contrôlent environ 67 % du marché mondial de l’infrastructure en cloud, sont de plus en plus liées à des applications militaires fournies par des entrepreneurs d’armement traditionnels.
Fournisseurs de modèles fondamentaux
Cette catégorie comprend des entreprises qui développent les modèles d’IA sous-jacents, tels qu’OpenAI et Anthropic. Des chercheurs chinois travaillent sur des modèles d’IA à des fins militaires, et le Pentagone estime le budget de l’IA militaire chinoise similaire à celui des États-Unis.
Points à retenir
- Le financement du secteur militaire de l’IA augmente considérablement ces dernières années.
- Les entreprises traditionnelles d’armement s’adaptent à l’ère technologique en intégrant de l’IA dans leurs systèmes.
- Des startups émergent, spécialisées dans le logiciel et la collecte de données pour des applications militaires.
- Des grandes entreprises technologiques collaborent avec les militaires dans le développement de capacités d’IA.
À travers cette mutation, il est fascinant de constater comment les conflits contemporains se digitalisent. Cela soulève des questions profondes : jusqu’où devrions-nous aller dans l’automatisation de la guerre ? La balance entre l’efficacité militaire et l’éthique doit être soigneusement considérée. Il est crucial d’ouvrir le débat sur la place que nous souhaitons donner à l’intelligence artificielle dans nos systèmes de défense, un enjeu qui pourrait redéfinir notre approche des conflits armés. Quelles en seraient les conséquences sur notre vision du monde, notre sécurité et nos valeurs ?
