Aujourd’hui, la Salle du Conseil Municipal de Cascina « Enzo Bertini » accueille l’événement public « Siamo sMEMOR(I)Ati? 2.0 », organisé par la section Anpi de Navacchio en collaboration avec celle de Cascina et la municipalité de Cascina. Cette rencontre sera dédiée à une réflexion sur le lien entre démocratie, information et nouvelles technologies, à l’occasion des 80 ans du vote libre et universel. Le programme prévoit plusieurs interventions. Après les mots d’accueil du maire Michelangelo Betti, une lecture d’un extrait de « Campagna elettorale a Pompei » de l’auteure Daniela Morelli sera présentée. Un des moments forts sera l’intervention du professeur Vincenzo Ambriola, spécialiste en éthique informatique, qui abordera le thème de « L’épistémologie du vote et de l’intelligence artificielle ». Ce discours vise à réfléchir sur l’impact des technologies numériques et de l’intelligence artificielle sur la formation des opinions, la connaissance et la participation politique. Le débat traitera également du rapport entre algorithmes et politique avec Andrea Borghini, directeur du Département des Sciences Politiques de l’Université de Pise, et de la relation entre IA et journalisme avec la journaliste Silvia Andreozzi. Pour clore l’événement, Bruno Possenti, président provincial de l’Anpi de Pise, interviendra sur l’article 48 de la Constitution italienne, qui évoque le droit et le devoir de voter.
Il est fort probable que le mot clé de 2026 sera « épistémologie ». Ce terme, inventé en 1854 par le philosophe écossais J.F. Ferrier, désigne la discipline qui examine les fondements, la validité et les limites de la connaissance. Étymologiquement, il provient du grec « epistéme » (connaissance certaine, science) et « logos » (étude). L’épistémologie a regagné en popularité car elle est souvent utilisée pour expliquer le comportement des machines intelligentes et parlantes. Walter Quattrociocchi, professeur d’informatique à l’Université de Rome La Sapienza, a proposé un néologisme, « épistémia », pour décrire l’illusion de connaissance véhiculée par l’intelligence artificielle, où des textes plausibles et bien argumentés, mais dépourvus de fondement empirique, sont confondus avec de véritables connaissances.
Dans un cadre précis, l’épistémologie du vote questionne « si et dans quel sens » le vote démocratique peut être vu comme un instrument d’expression des préférences des électeurs ou comme un mécanisme de production de connaissance collective. Dans le premier cas, seul le résultat numérique importe, servant à élire des représentants ou à répondre à une question référendaire. Dans le second, on met l’accent sur le processus de vote conscient de la collectivité. Étant donné que la démocratie repose sur l’égalité politique et la légitimité procédurale, l’approche épistémique soulève une question supplémentaire : lorsqu’une majorité vote, prend-elle en compte les opinions des électeurs ou s’efforce-t-elle de trouver la meilleure décision ? En d’autres termes, la démocratie peut-elle être fiable sur le plan cognitif ?
Au XVIIIe siècle, le marquis de Condorcet a formulé un théorème intrigant. Si chaque votant a une probabilité légèrement supérieure à 50 % de choisir la bonne option et si sa décision est indépendante des autres, alors, à mesure que le nombre de votants augmente, la probabilité que la majorité fasse le bon choix s’approche de la certitude. Cela signifie que de nombreux jugements imparfaits, tant qu’ils restent indépendants, peuvent produire une décision fiable. Toutefois, ce théorème repose sur deux hypothèses délicates : l’existence et la connaissance d’une decision correcte et l’indépendance de jugement, nécessitant une forte autonomie intrinsèque, éloignée des idéologies mais en accord avec les valeurs démocratiques.
Une collectivité n’est pas un “individu agrandi”, mais un ensemble de personnes avec des idées diverses. Même lorsque les individus ont des préférences variées, la combinaison de celles-ci peut aboutir à des résultats instables. Dans les années 1950, l’économiste Kenneth Arrow a prouvé qu’aucune règle de vote ne peut transformer des préférences individuelles rationnelles en décision collective cohérente, tout en respectant des critères minimaux d’équité. Les implications de ce résultat sont surprenantes : même si chaque électeur raisonne correctement, le résultat global peut être incohérent, non pas à cause d’une erreur personnelle mais en raison de la structure mathématique même du processus de décision. La rationalité collective n’est donc pas garantie par la rationalité individuelle, car elle exige trois conditions supplémentaires : une compétence minimale des votants, l’indépendance des jugements et la qualité du débat public.
L’intelligence artificielle générative est une technologie capable de produire du contenu de manière autonome, à grande échelle. Contrairement aux médias traditionnels, elle ne se contente pas de transmettre des informations, mais les crée et les organise, devenant ainsi une nouvelle infrastructure cognitive qui redéfinit la manière dont les convictions politiques se forment avant même le scrutin. Son impact sur le processus électoral est considérable. Lors de la délicate phase de formation des opinions, elle peut améliorer la compréhension des électeurs en résumant des programmes complexes, en comparant des propositions législatives, en simulant l’impact de politiques publiques et en rendant des données autrement inaccessibles plus transparentes, tout en réduisant les barrières informatives. L’analyse de ce phénomène est encore à ses débuts, bien que certains éléments de jugement soient déjà apparus.
Avec l’intelligence artificielle, n’importe qui peut produire et diffuser massivement des contenus persuasifs : articles, commentaires, vidéos synthétiques, images réalistes. Les deepfakes politiques peuvent simuler des déclarations ou comportements qui n’ont jamais eu lieu, sapant ainsi la confiance dans les preuves audiovisuelles. Cette technologie remet en question l’hypothèse selon laquelle « plusieurs individus décident mieux », car elle nuit à l’indépendance et à la diversité des opinions. Étant une infrastructure cognitive, l’intelligence artificielle peut également déformer, au lieu de simplement transmettre, des croyances, y compris des convictions politiques. Elle peut engendrer des contenus trompeurs de haute qualité, créer des narrations personnalisées et amplifier des informations biaisées jusqu’à ce qu’elles deviennent dominantes. Plus préoccupante encore, ce n’est pas seulement la génération de fausses nouvelles qui constitue un danger, mais leur convergence systématique. Quand des millions de personnes forment leurs opinions avec des outils similaires, les erreurs se multiplient plutôt que de se compenser.
D’où l’intelligence artificielle devient un amplificateur épistémique à double tranchant. Elle peut être un outil public et transparent améliorant la qualité de l’information, et fiabilisant ainsi le savoir collectif. Mais elle peut aussi favoriser la polarisation et la manipulation, diminuant la compétence moyenne des électeurs et augmentant la corrélation de leurs erreurs. Si l’intelligence artificielle redéfinit les conditions de formation des opinions politiques, la question cruciale est politique : qui contrôle cette infrastructure ? La réponse est claire : des entreprises privées, motivées par des logiques de marché, sans mandat démocratique et sans transparence algorithmique. Il devient urgent de réfléchir à la transparence des modèles linguistiques utilisés dans les contextes politiques, ainsi qu’à la responsabilité épistémique des plateformes, à l’éducation civique dans l’usage de l’intelligence artificielle, et à la gouvernance partagée de l’information électorale.
La démocratie a toujours eu besoin de réguler et de normer les outils de communication, car ceux qui les contrôlent obtiennent un avantage structurel dans la formation du consensus. La concentration du pouvoir épistémique de l’intelligence artificielle entre les mains d’un petit nombre d’acteurs privés est survenue avant que les institutions démocratiques ne s’en aperçoivent. Attendre que ces nouveaux “acteurs” se régulent eux-mêmes équivaut à accepter que les conditions du vote soient définies par des individus non élus et irresponsables. La véritable question n’est plus de réguler, mais de savoir si nous en sommes encore capables.
Points à retenir
- L’événement à Cascina aborde les enjeux de la démocratisation liée à la technologie et au vote.
- La réflexion sur l’épistémologie du vote questionne la fiabilité des décisions collectives.
- Les avancées en IA soulèvent des défis en matière de qualité de l’information et d’assimilation des opinions politiques.
- Le pouvoir de l’IA dans la création et la diffusion de contenus soulève des inquiétudes sur la manipulation de l’opinion publique.
À titre personnel, je pense qu’il est essentiel que nous, en tant que citoyen(ne)s, prenions conscience des impacts des technologies sur notre perception de la démocratie. La responsabilité d’une utilisation éthique et éclairée de l’intelligence artificielle repose sur nos épaules. Engageons-nous dans cette réflexion collective pour mieux informer nos choix électoraux et préserver l’intégrité de notre système démocratique.