jeu. Juil 9th, 2026

Jeudi dernier, trois journalistes du très respecté Hollywood Reporter ont assisté à une présentation organisée par David Ellison, le nouveau propriétaire de Paramount. Accompagné de ses investisseurs de RedBird Capital et des cadres fraîchement nommés de l’entreprise, il a exposé sa vision pour ce géant des médias, souvent en difficulté.

Après que le trio ait passé près de 8 milliards de dollars pour s’approprier ce studio centenaire, Ellison nourrit l’ambition – ou plutôt, le besoin pressant – de transformer Paramount en une société technologique capable de s’adapter aux défis du XXIe siècle. Peu après la rencontre, les journalistes ont discuté des informations révélées – et de ce qui est resté dans l’ombre.

Steven Zeitchik : J’avoue que j’arrivais avec un a priori : encore une vague promesse d’optimisation, de création de valeur actionnariale, bref, tout ce jargon ennuyeux des MBA. Et pourtant, j’ai été agréablement surpris d’entendre un plan qui tient la route : assembler l’expertise technologique et les finances d’Ellison avec le formidable catalogue historique de Paramount.

Alex Weprin : Ils ont une vision, ça c’est clair. La question est surtout de savoir s’ils sauront la mettre en œuvre. Ce n’est pas un simple achat par vanité, ils croient réellement que la technologie peut révolutionner le secteur du divertissement, même si leurs explications restaient parfois évasives.

SZ : Cette vision vient avec des atouts uniques : Google-YouTube ou Netflix n’ont pas la richesse ni l’histoire de Paramount. Et peu de sociétés héritées ont aussi l’expertise tech d’un propriétaire comme Ellison. Ils combinent une bibliothèque légendaire avec un savoir-faire numérique inédit.

AW : C’est vrai, mais d’après les dernières données Nielsen, YouTube gagne des parts d’audience télé, et c’est une pure société tech. Alors peut-être qu’être une société héritée n’est plus indispensable. Néanmoins, un acteur du divertissement qui construit un produit technologique convivial capable de capter les spectateurs pour rivaliser avec YouTube et Netflix pourrait vraiment percer.

SZ : Exactement. C’était palpable dans la frustration de leur équipe : dépenser des fortunes pour produire une série comme Matlock qui ne capte qu’une heure de spectateurs par semaine, alors que YouTube fidélise cinq heures par jour avec des moyens beaucoup plus modestes. Erik, toi, ça t’a convaincu ?

Erik Hayden : Ce qui m’a marqué, c’est la détermination d’Ellison à s’engager sur vingt ans – hyperbole ou pas. C’est aussi la première famille depuis Walt Disney à injecter autant de leur propre argent dans un studio. Ils veulent incarner un souffle nouveau plutôt qu’un extracteur de profits à court terme. Mais ce qui reste dur, c’est d’être une société cotée en bourse, soumise aux impératifs trimestriels et à la pression des investisseurs.

SZ : Les analystes, eux, se foutent de l’héritage de Walt, ils ne veulent entendre que des résultats financiers. C’est un peu comme Warner Bros. Discovery, où Wall Street attend des coupes drastiques, voire une mise en vente précipitée. Sauf qu’Ellison et ses partenaires sont peut-être assez riches pour s’en moquer. Le cours de l’action ? Peu importe, à leur niveau.

AW : Oui, ni Ellison ni le nouveau PDG Jeff Shell n’ont besoin de toucher leurs bonus comme le fait David Zaslav. Leurs primes, autour de 1,5 million de dollars, sont modestes pour l’industrie. RedBird exige des retours, mais Ellison est dans une autre position.

EH : Je me demande si ça ne marcherait pas mieux s’ils sortaient de la cote.

AW : Avec leur part importante, ça ne demanderait pas tant d’efforts. C’est une piste qu’ils pourraient explorer.

SZ : En attendant, les coupes seront au rendez-vous – ce que Wall Street adore. Ils l’ont confirmé. Lorsque Jeff Shell a été interrogé sur ce qui l’excitait le plus, il a littéralement répondu : « l’efficacité ». Une réponse qui a fait tiquer les autres, car on parlait grand chambardement, et lui, il en vient à vouloir éliminer les gras inutiles à l’ancienne.

EH : Ils ont précisé que ce ne sera pas un massacre à petits coups trimestriels comme chez Warner. La vraie annonce est attendue lors de l’appel aux résultats du 6 novembre.

AW : Je parie sur une énorme réorganisation, annoncée en novembre et mise en place rapidement.

SZ : Quel sera le nouveau visage de Paramount ? Probablement un studio de cinéma renforcé avec une version améliorée de Paramount+, et CBS pour l’instant.

EH : C’est l’impression qu’ils laissent. Paramount Pictures et un peu tout le reste autour.

AW : Mais rappelons que le cinéma n’est pas un secteur porteur de croissance. On peut augmenter la cadence des sorties après une période calme, mais le box-office ne va pas se transformer en machine à cash infinie.

EH : Le gros atout, c’est bien sûr les grosses franchises – Top Gun, Terminator, Star Trek. Où qu’on monétise ça, il y aura du profit.

SZ : Ces franchises rapportent gros : les films Mission: Impossible ont généré 1,2 milliard de dollars ces dernières années. Et il paraît qu’Ellison adore lancer un Top Gun réussi. Il veut aussi améliorer Paramount+, qui compte déjà environ 80 millions d’abonnés.

EH : En outre, les deux séries originales les plus regardées cette année sont signées Taylor Sheridan avec Landman et 1923, tandis que MobLand est aussi dans le top 4 selon Luminate.

SZ : Reste la question de l’algorithme : pourront-ils rivaliser avec l’efficacité de Netflix pour retenir les abonnés ?

AW : On attend beaucoup de Cindy Holland, ancienne de Netflix, qui doit présenter la stratégie prochainement à Los Angeles. Netflix a su maintenir les spectateurs captivés mieux que personne.

SZ : On sent aussi qu’Ellison veut maîtriser la distribution. Leur équipe a tacitement admis que lorsqu’une série fonctionne mieux sur YouTube qu’en direct sur leur plateforme, c’est une perte sèche. Garder les contenus sur Paramount+ est crucial.

AW : La distribution rapporte plus que le simple contenu, l’adage « le contenu est roi » se transforme doucement en « la distribution est reine ».

EH : Heureusement, Paramount+ a une marque assez solide, avec un positionnement clair : action, valeurs du Middle America, contenu premium à la Sheridan. C’est une base sur laquelle construire.

SZ : Parlons aussi de CBS News. À ce stade, on peut se demander s’ils ne préféreraient pas que ça disparaisse.

EH : Ellison a insisté sur la neutralité politique. On ne sent pas vraiment l’envie d’être un acteur média engagé.

AW : Comme beaucoup de groupes, ils considèrent que la division info est surtout un casse-tête.

SZ : Les rumeurs autour de Bari Weiss et The Free Press sont donc un peu étonnantes. Est-ce qu’il y tient vraiment ?

EH : Sa réponse sur le sujet a été étonnamment froide : il a juste rappelé avoir eu une cinquantaine de rencontres à Sun Valley, dont une avec ce groupe. Pas un soutien enthousiaste.

SZ : Peut-être que le vrai terrain de jeu, ce sont les influenceurs. Ellison veut du contenu « à la YouTube », peu coûteux. Politiquement engagé ou non, ça capte le temps des spectateurs : DC Draino, Meidas Touch, Hasan Piker… Que du bonheur pour garder les écrans allumés.

AW : Il se pourrait que leur stratégie d’info se base surtout sur des voix plus marquées. Ils se disent attachés à la vérité, mais aujourd’hui, la vérité ne pèse pas lourd dans les audiences.

SZ : Un slogan parfait pour le capitalisme tardif.

AW : En effet. Monétiser la controverse semble être la règle d’or désormais.

SZ : Pour conclure sur un autre mastodonte : TikTok. Si Larry Ellison s’en empare un jour et le combine à Paramount, ça pourrait changer la donne. Avec ses algorithmes fous et ses millions d’utilisateurs, l’avenir serait à eux.

EH : Je reste sceptique.

SZ : Pas convaincu non plus ?

EH : Je doute que ces deux mondes collent vraiment ensemble.

SZ : Sans doute. Mais c’est justement avec l’IA et la personnalisation que ça pourrait se faire. Ellison rêvait déjà de discuter un jour avec son personnage préféré – imaginez SpongeBob sur TikTok !

AW : Si cette acquisition se fait, ils deviendraient un vrai colosse, capables de rivaliser avec YouTube et Netflix.

SZ : On n’a jamais vu autant de médias traditionnels couplés à un tel pouvoir social. Enfin, si on oublie l’épisode MySpace de Rupert Murdoch…

AW : Ça pourrait vraiment tout bouleverser.

SZ : Et si ça ne marche pas ? Leur plafond, ce serait probablement de survivre…

AW : Il y a pourtant assez de marge pour redresser la barre : améliorer la production ciné, télé et streaming pourrait donner naissance à un studio de la taille d’Universal.

SZ : Un empire à la Disney, peut-être ?

AW : Je resterais modéré.

Points à retenir

  • David Ellison investit massivement pour redynamiser un studio historique avec un souffle tech, tentant de fusionner patrimoine et innovation.
  • Malgré un enthousiasme affiché, la pression des marchés financiers reste un épée de Damoclès au-dessus de la démarche.
  • Paramount+ compte déjà environ 80 millions d’abonnés mais peine à rivaliser avec les géants Netflix et YouTube en terme de captation du temps d’écoute.
  • La division information est vue comme un boulet, le secteur de la news reste un casse-tête stratégique et financier pour beaucoup de studios.
  • Le futur pourrait passer par une réorganisation majeure et une spécialisation sur les franchises fortes et la distribution directe.
  • Les influenceurs et la stratégie de contenus à bas coût, inspirée par YouTube, pourraient jouer un rôle plus important dans la nouvelle mécanique.
  • Une acquisition possible de TikTok serait un véritable « game changer », mais rien ne garantit que cette vision se concrétise.

En somme, on assiste à une ambitieuse tentative de réinvention d’un monstre sacré face à une industrie qui bouge plus vite que ses fondateurs. Mais dans ce grand jeu stratégique, entre rêve technologique et réalité boursière, on peut se demander si Paramount ne serait pas en train de jouer à un poker où il faudra parfois savoir plier avant de tout perdre. Ou peut-être que je me fais trop de cinéma…


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