Il semble de plus en plus clair que nous avons perdu du temps à poser la mauvaise question. Plutôt que de s’interroger sur le moment où l’intelligence artificielle (IA) surpassera la connaissance humaine, il serait pertinent de reformuler la question du point de vue humain : « Quand l’humanité cédera-t-elle à l’efficacité, à la commodité et à l’attrait de l’IA, et abaissant ainsi ses niveaux d’exigence et d’ambition intellectuelle au point de se retrouver dans une position manifestement inférieure par rapport au raisonnement artificiel ? »
Nous pourrions déjà être à ce tournant. Pourquoi s’efforcer d’écrire mieux, de comprendre notre réalité complexe, de mémoriser, de raisonner, de se former ou de prendre des décisions s’il existe une application capable de le faire pour nous, de manière instantanée et avec une clarté inégalée ? Ce n’est pas une hypothèse ; cela se produit de façon assez répandue.
Les produits culturels “faits par l’homme” pourraient devenir des produits de luxe
Dans le domaine culturel, le spectre de l’utilisation excessive de l’IA se manifeste dans les livres, l’art, la musique et le cinéma. Seuls le théâtre et la danse, considérés comme des arts essentiels, semblent épargnés. L’inquiétude est particulièrement palpable dans le secteur de l’édition. Les éditeurs reconnaissent que leurs structures ne sont pas prêtes à déceler et à contenir un éventuel tsunami de manuscrits produits par intelligence artificielle.
Certains vont même plus loin en se posant une question délicate : que se passerait-il si au lecteur peu lui importait que le livre ait été écrit avec plus ou moins d’intervention de l’IA ? Quelle importance aurait alors la nécessité de la contenir ?
Ce “peu importe” est au cœur du problème. À terme, le marché décidera combien de consommateurs considèrent comme négligeable l’origine algorithmique d’un livre ou d’un album, et combien d’entre eux apprécient l’origine humaine de l’œuvre.

Il est raisonnable de penser que ce second groupe sera prêt à débourser davantage pour accéder à cette authenticité. L’IA réduit les coûts, simplifie les processus et facilite une large distribution. En revanche, l’apport imparfait—et donc authentique—des êtres humains impliquera nécessairement un surcoût par rapport à la concurrence algorithmique, ce qui se répercutera forcément sur le prix final. L’intervention humaine hissera le produit à un statut de luxe nécessitant un investissement supplémentaire.
Barcelone pourrait se positionner en laboratoire d’IA et de culture
Partant du principe qu’il existe un public prêt à investir pour cette authenticité, de jeunes chercheurs de l’Université de Cambridge ont récemment publié une étude proposant une méthodologie pour tirer le meilleur parti de ce qu’ils jugent être une opportunité.
Erin McGurk et David Khachaturov soutiennent qu’il ne faut pas simplement se contenter d’identifier et de promouvoir des produits élaborés sans intervention majeure de l’IA. Ils plaident pour la création d’une infrastructure établissant des règles du jeu équitables et maximisant les bénéfices économiques de l’apport humain, à l’image des appellations d’origine dans le secteur agricole. Deux précisions sont nécessaires : il faut certifier l’ensemble du processus créatif (pas seulement le produit final) et établir des mécanismes vérifiant cette authenticité humaine.
La réflexion
Intelligence humaine élargie
Tout modèle de langage d’IA générative contredirait le terme “fait par l’homme”, car ils sont également conçus et développés par des humains. Ils bénéficient de soutiens. Le philosophe réputé de l’Université de Sussex, Andy Clark, évoque l’importance de se rappeler que « notre nature fondamentale est de construire des systèmes de pensée hybrides qui intègrent de manière fluide des ressources non biologiques ».
Il reste encore tant à faire… ou à laisser se produire. Ce processus de transformation ne concerne pas seulement les individus et les entreprises, mais les villes aussi peuvent jouer un rôle crucial en devenant des laboratoires pour expérimenter ces infrastructures de résistance culturelle humaine.
Barcelone, pourquoi pas, pourrait prendre les devants en partageant les efforts d’adaptation à la nouvelle réalité de l’IA déjà entrepris par différents secteurs culturels. Créateurs, entreprises, festivals et institutions culturelles, scientifiques et technologiques pourraient unir leurs forces pour élaborer un modèle vérifiable d’interaction entre l’humain et l’IA, modèle qui pourrait être étendu à d’autres réalités.
Un modèle transparent et équitable qui irait bien au-delà d’un simple label “fait par l’homme”.
Points à retenir
- La question de l’impact de l’IA sur la création humaine doit être reconsidérée.
- Le marché déterminera la valeur de la culture “faite par l’homme”.
- La qualité authentique des œuvres humaines pourrait devenir un produit premium.
- Barcelone pourrait devenir un modèle d’expérimentation sur l’IA et la culture.
- Une infrastructure équitable pour les créateurs humains pourrait renforcer leur position sur le marché.
En tant qu’observateur attentif des évolutions culturelles, je ne peux m’empêcher de me demander où se situe l’équilibre entre les bénéfices de l’IA et la préservation de notre humanité. Sera-t-il possible de conjuguer efficacité et authenticité, ou sommes-nous déjà sur le chemin de la standardisation au détriment de notre créativité ? Ce débat mérite d’être approfondi, car il touche à la nature même de ce que signifie être humain dans un monde de plus en plus assisté par l’intelligence artificielle.
