Le plats en céramique servant le bœuf aux herbes au restaurant Franceschetta58 portent le symbole de Modène, avec son écusson jaune orné d’une croix bleue, et sa devise : “Avia Pervia”, signifiant “que l’inaccessible devienne accessible”. Cette référence historique fait allusion à l’eau qui jaillit du sous-sol pour tracer son chemin, mais elle représente également une métaphore : grâce à la vertu, les difficultés deviennent plus simples et ce qui n’a pas de route bien définie peut la trouver en chemin. Cette citation semble particulièrement pertinente dans le contexte du projet que Franceschetta58, ce casual restaurant fondé par le talentueux Massimo Bottura et sa famille, a mis en place depuis deux ans avec la Maison d’Arrêt de Modène. Un groupe de détenus y cultive un jardin fournissant des ingrédients à la cuisine.


Les habitants de Modène désignent ce lieu comme la prison de Sant’Anna, par rapport à la rue où il est situé. En réalité, il s’agit d’une Maison d’Arrêt accueillant 560 détenus, hommes et femmes confondus : des prévenus à la disposition des autorités judiciaires, des personnes attendant leur procès, ou celles bénéficiant de peines de moins de cinq ans. “Le temps passé dans l’établissement doit viser à la rééducation des condamnés, comme stipulé dans l’article 27 de la Constitution”, précise Nicoletta Saporito, responsable de l’axe éducatif du pénitencier.


Chaque matin, de 7h à 13h, une dizaine de détenus se relaient pour sortir des murs de la prison afin de cultiver le jardin voisin. Le travail des détenus est encadré par une loi de 1975 qui définit les conditions d’accès et la rémunération, une forme de compensation destinée à ce que le travail ne soit pas un fardeau supplémentaire, mais participe à leur réhabilitation. “Travailler”, explique Saporito, “apporte des éléments positifs grâce à un sens de la responsabilité et du respect des règles. Le travail des détenus est aussi un moyen efficace de prévenir la récidive.” Grâce à une activité rémunérée, ils peuvent subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles, acquérir de nouvelles compétences et renforcer leur confiance en eux, des objectifs essentiels pour les aider à changer leur mode de vie et à se réinsérer socialement après leur détention.
Un projet lié à l’agriculture revêt une dimension supplémentaire. Les détenus qui travaillent au jardin, sélectionnés sur la base de leur comportement et de leur parcours carcéral, suivent une formation de 150 heures pour obtenir un certificat reconnu à la fin de leur peine. Travailler la terre leur permet de redécouvrir des valeurs telles que le soin, la dévouement et la patience, essentielles non seulement en agriculture mais aussi dans la vie quotidienne. Le jardin de la Maison d’Arrêt devient un lieu de transformation concrète. Comme le raconte l’agronome Giovanna Del Pupo, responsable du projet : “Des hommes restent renfermés au début, mais après quelques mois, ils refleurissent, tout comme les plantes qu’ils cultivent. Prendre soin du jardin symbolise leur épanouissement personnel.”


Travailler en extérieur et voir une plante croître à partir d’une simple graine offre aux détenus une nouvelle vision de leurs capacités et de leur potentiel. Le contact régulier avec la nature et le respect de son rythme leur enseignent l’importance de la persévérance et du travail en équipe, contribuant ainsi à reconstruire leur confiance en eux et à diminuer le risque de récidive.
Le jardin, qui s’étend sur environ deux hectares à l’intérieur et à l’extérieur des murs de la prison, comprend un potager biologique, un verger et des serres. Les produits du jardin ne sont pas seulement utilisés par Franceschetta58, ils sont également vendus lors d’un marché local organisé avec le soutien de bénévoles, favorisant une connexion positive entre la prison et la communauté extérieure.
Récemment, une pépinière a aussi été mise en place, gérée par les femmes détenues à la Maison d’Arrêt. Situé dans les anciens patios serrés de la zone de haute sécurité, où étaient accordés un moment de plein air aux détenues, ces espaces sont désormais parfaitement adaptés pour accueillir une pépinière où sont cultivées des plants de fleurs comestibles et d’herbes aromatiques qui seront prêtes pour le printemps prochain.
Et c’est ici que, dans les fresques murales décorant les couloirs, figurent les mots : “La primavera arriverà”. Un souhait et une certitude. Surtout un appel à la renaissance, qui guide les détenus sur un chemin d’espoir et de possibilité.


L’histoire du jardin véhicule des messages d’espoir et de rédemption. Dans le jardin de l’artichaut, un artichaut résistant a germé en décembre, hors saison, devenant le symbole de la ténacité de ce projet : une croissance inattendue, défiant toutes les attentes. Le concept de récupération s’entrelace dans tous les aspects de ce projet (situé dans un cadre réglementaire et bureaucratique pas toujours simple). Ce projet implique de redonner vie aux traditions du jardin, de récupérer des matériaux comme des palettes et des caisses pour créer des bacs de culture, de redonner vie à d’anciennes variétés d’arbres, et surtout, de redonner vie aux personnes. Dans le microclimat unique des murs, où la chaleur de l’asphalte accélère la croissance, les détenus découvrent comment l’agriculture peut se pratiquer simplement, comme dans le jardin de la maison.
La Maison d’Arrêt de Modène propose d’autres initiatives qui enrichissent encore ce parcours : l’apiculture, la production textile avec le laboratoire de couture Manigolde Circondariale, et un atelier gastronomique lancé par la coopérative sociale Eortè. Des projets qui s’entrecroisent pour créer des liens et des synergies.


“Croire en ces projets, c’est construire l’avenir, donner naissance à quelque chose qui dépasse le présent,” affirme le chef Vincenzi. “C’est un investissement pour l’avenir de votre ville et de votre région, en offrant aux personnes l’opportunité de reprendre leur destin en main. C’est là le fondement de la civilisation : donner de la valeur à la renaissance de l’individu et au progrès de l’ensemble de la communauté.” Soutenir ce projet revêt également un aspect pratique significatif, et pour un restaurant comme Franceschetta58, cela signifie s’adapter avec conscience et flexibilité. Dans la cuisine de Vincenzi, cela se traduit par la valorisation de chaque ingrédient, en connaissant son origine et l’histoire humaine qui l’accompagne. S’adapter aux saisons et à une production encore inconstante devient un acte de respect et d’ingéniosité. En cuisine, cette philosophie prend forme par des plats mettant en avant les légumes, valorisant au mieux leur importance, tant sur le plan gastronomique que social.
Depuis sa création, Franceschetta58 a toujours cherché à établir un lien profond avec son territoire et à tisser des relations enrichissantes avec les acteurs locaux. Ce nouveau projet s’inscrit donc dans un parcours d’embellissement et d’engagement qui touche à tous les détails : de la sélection des matières premières aux céramiques. Sur la lancée de cette devise qui pousse à rendre possible ce qui semblait impossible, Massimo Bottura, Lara Gilmore et toute l’équipe de Francescana Family nous ont appris à y croire.
Bon à savoir
- Franceschetta58 est un restaurant qui promeut des pratiques culinaires durables intégrant des produits locaux.
- Le projet de jardinage en prison aide à réduire la récidive par le biais de l’éducation et de la réinsertion professionnelle.
- Des mentions spéciales sont accordées aux programmes de formation professionnelle pour les détenus, leur permettant d’acquérir des compétences précieuses.