En avez-vous assez des phrases motivantes toutes faites et des modèles de réussite imposés par la société ? Henri Bergson nous invite à réexaminer le concept de croissance personnelle. Il ne s’agit pas de gravir des sommets de productivité, mais d’un voyage intérieur vers la création de soi. Éliminons les habitudes et les automatismes qui nous enferment afin de redécouvrir notre véritable essence.
Créer soi-même avec Bergson
(d’après un article de Salvatore Grandone)
Évoquer la croissance personnelle est devenu un mantra parmi éducateurs, coachs et psychologues. Sur les réseaux sociaux, inondation de phrases chocs et de vidéos rapides visant à nous motiver à “dépasser nos limites”. “Aucun obstacle n’est insurmontable”, “tout est possible”, “il suffit d’y croire pour réaliser ses rêves”. Rarement aborde-t-on le telos de cette croissance. Pourquoi croître ? Vers quelle destination devons-nous orienter nos efforts et sacrifices ? La réponse tourne souvent autour d’un autre classique topos: la “plénitude de soi”, une expression si vague qu’elle en devient ambivalente. Imaginons, à la manière de Kant (cf. Immanuel Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique), que la notion de bonheur soit empirique, non universellement définissable, que le projet grec d’eudémonisme soit désuet. Cela légitimerait-il la confusion autour du “but” ?

Il est vrai que plus nous restons dans l’indéterminé, plus l’argumentation sur la croissance personnelle semble converger imperceptiblement vers l’adoration des modèles de succès dictés par la société. Ce qui se présente comme une thérapie “low cost” pour redécouvrir notre véritable moi se transforme en une incitation mal dissimulée au conformisme. D’ailleurs, la “thérapie” qui fonctionne n’est jamais réellement abordable. Non pas parce qu’il faille engager un “thérapeute” prestigieux et donc coûteux — cela peut être vrai, certes, mais cela ne suffit pas. Une autre “thérapie” est en jeu ici : il ne s’agit pas de guérir d’une pathologie bien définie, mais de nous même, de notre auto-représentation, de l’écart supposé entre notre moi réel et notre moi idéal.
La question de la “croissance personnelle” touche avant tout à un problème de sens, d’être au monde. Ainsi, focaliser sur l’action et les règles à suivre pour atteindre “le…”, “l’inconnu”, ou juste le “tout et rien”, n’est pas la voie juste. Mieux vaut alors se laisser conseiller par les philosophes pour commencer à se mettre réellement au défi. En s’appuyant sur des réflexions du philosophe français Henri Bergson (1859-1941), nous chercherons à repositionner la “croissance personnelle” dans un cadre plus vaste : la “création de soi par soi”.

Les habitudes
Dans la conférence L’âme et le corps, réunie par la suite dans L’énergie spirituelle, Bergson propose une définition éclairante de l’action volontaire :
«l’action volontaire se répercute sur celui qui la souhaite, modifie, dans une certaine mesure, le caractère de la personne d’où elle émane, et accomplit, par une sorte de miracle, cette création de soi par soi, qui semble être l’objet même de la vie humaine (Henri Bergson, L’énergie spirituelle)».
L’action volontaire résonne sur le sujet qui l’exécute, le transformant. Lorsque l’agent se reflète dans l’action, lorsqu’il coïncide avec elle, un miracle se produit : l’action impacte l’ego, le modifie, le recrée. L’action émanant de notre profondeur intensifie l’existence. Mais que signifie “créer soi-même” ? En quoi l’action volontaire est-elle créatrice ? Pour répondre à ces questions, il faut se pencher sur la manière dont nous agissons habituellement. Dès Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Bergson note que l’homme est un être d’habitude.
Bergson remet en avant l’adage “primum vivere” : comme tout être vivant, l’homme doit d’abord penser à sa survie. C’est pourquoi une fois des comportements efficaces identifiés ou appris, on tend à les répéter et à les rendre automatiques, les traduisant en habitudes. Les automatismes permettent de libérer des énergies psychophysiques pour d’autres objectifs, offrant de ce fait un grand avantage pratique.
Considérons par exemple l’utilité de l’exécution automatique d’une série ordonnée d’actions nécessaire à la conduite d’une voiture. Grâce à ces automatismes, qui commencent à s’inscrire dans le corps après quelques leçons de conduite, on peut prêter attention à la route, aux panneaux, à la personne à côté. Les habitudes et automatismes acquises libèrent l’esprit et le corps pour de nouvelles tâches. Il est donc juste de dire avec Bergson : «Je suis un automate conscient ; je le suis parce que j’en tire tout le bénéfice (Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience)».
Cependant, il existe un revers à la médaille. Progressivement, les nombreuses habitudes s’accumulent sur le sujet, générant une sorte de croûte. Des automatismes corporels aux habitudes linguistiques, en passant par des valeurs et principes moraux acceptés sans critique, tout concourt à figer le dynamisme de l’ego, à former ce que Bergson appelle “l’ego superficiel” : «la projection externe de l’autre, sa représentation spatiale et, pour ainsi dire, sociale (ivi)». La relation avec autrui, les choses et nous-mêmes perd de sa vitalité, de sa profondeur. La conscience a tendance à s’émousser et à s’endormir. Nous vivons une existence impersonnelle : Héraclite dirait de manière apathique, Heidegger authentiquement fausse.
Notre société du spectacle, qui valorise l’apparence, le succès, la réussite, et l’absence d’acceptation des limites, nourrit par conséquent l’ego superficiel. Il convient de souligner ce “paradoxalement”, car en apparence cela semble aller à l’encontre. N’est-ce pas le dynamisme qui est au cœur même du néolibéralisme, avec son individualisme exacerbé et la promotion de l’auto-optimisation ?
En réalité, la morale du “faire” renforce encore davantage la croûte. On pourrait comparer l’ego superficiel à la marionnette guidée par des fils invisibles, telle que décrite par Platon dans Les Lois. L’ego est tiré tantôt dans un sens, tantôt dans un autre ; il ne peut échapper à la compulsion à répéter ; ajoutant le faire au faire, nouvelles activités aux activités déjà en cours, le produire au produire. Il semble donc évident que beaucoup d’éloges adressés à la “croissance personnelle” vont précisément dans le sens de l’accroissement de l’ego superficiel et non dans celui de la libération de l’ego plus profond.

Redécouvrir l’ego profond
Pour limiter les excès des habitudes, pour contrer les comportements nuisibles imposés par la société, Bergson recommanderait de renouer avec notre ego profond. Cela ne constitue pas une action simple : une conversion radicale du regard est nécessaire. Il faut se recentrer sur soi, se désengager du divertissement, aller à contre-courant pour retrouver le courant souterrain de notre devenir. Mais que veut dire Bergson par ego profond ? En quoi ce repositionnement pourrait-il transformer notre manière de vivre ? Pour Bergson, l’ego profond est la durée :
«La durée absolument pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience lorsque notre ego se laisse vivre, lorsqu’il s’abstient d’établir une séparation entre l’état présent et l’état antérieur (Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience)».
Lorsque l’on parle de durée, les critiques se concentrent généralement sur les implications métaphysiques de l’intuition-concept de la philosophie bergsonienne. Les caractéristiques du temps de la conscience (qualitatif, hétérogène, continu, irréversible) et ses différences avec le temps scientifique (spatial, quantitatif, homogène, discontinu, réversible) sont scrutées. En effet, c’est Bergson lui-même qui analyse ces aspects dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, les prenant également en compte dans ses œuvres ultérieures. Semble passer inaperçu ou en second plan l’élément anthropotechnique, le versant “ascétique” lié à la dimension de l’exercice. On tend à oublier que la durée est une donnée immédiate à laquelle on accède, et qu’il est nécessaire de “se laisser vivre” pour y parvenir.
Nous avons en somme une définition de l’ego profond qui mérite réflexion : l’ego profond, c’est-à-dire l’ego comme durée, est l’ego qui se laisse vivre. Se laisser vivre est une attitude qui nécessite un exercice constant de volonté. Ce n’est qu’en disant “non” aux habitudes nocives, aux préjugés, aux mots répétés et abusés, aux dictats de la société spectacle, qu’il est possible de passer de la vie au fait de se laisser vivre, de l’ego superficiel à l’ego profond. On pourrait objecter que le fait de se laisser vivre devrait caractériser un comportement opposé au volontarisme. Comment peut-on, en d’autres termes, vouloir ce qui semble être un non-vouloir (se laisser vivre) ?
En effet, la volonté ne s’exerce pas sur le fait de se laisser vivre, mais contre ce qui entrave le fait de se laisser vivre. La donnée immédiate de la conscience, la durée, jaillit spontanément dès que l’on atténue la croûte des habitudes. Il ne reste plus qu’à saisir le “style de vie” qui découle de ce repositionnement.

Le bios bergsonien
Dans la préface à Exercices spirituels et philosophie antique, le philosophe Pierre Hadot évoque :
«Je me souviens toujours de l’enthousiasme avec lequel, lors de l’été menaçant de 1939, à l’occasion de mon baccalauréat en philosophie, je commentais le sujet de dissertation tiré d’Henri Bergson : ‘La philosophie n’est pas la construction d’un système, mais la ferme décision de regarder naïvement en soi et autour de soi’. Sous l’influence de Bergson, et ensuite de l’existentialisme, j’ai toujours compris la philosophie comme une métamorphose totale de la manière de voir le monde et d’être en lui (Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique)
Pierre Hadot est l’un des penseurs du XXe siècle qui a le plus insisté sur la portée “pratique” de la philosophie. Être philosophe signifie aspirer à une «métamorphose totale de la manière de voir le monde et d’être en lui». Au fil de son parcours de recherche, Bergson a joué un rôle essentiel et il n’est pas surprenant que Hadot reconnaisse au pensée bergsonienne la connexion étroite entre philosophie et bios, entre philosophie et adhésion à un certain style de vie.
Il est donc important de tenter de delinear les grandes lignes de la spécificité du bios bergsonien, en interrogeant le sens “pratique” du “vivre et penser en durée” ou “se laisser vivre”. Être en contact avec l’ego profond signifie être à l’écoute de l’ego «qui ressent et s’éprend, […] qui délibère et décide (Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience)». Ainsi, le rapport aux émotions et à l’action se transforme. «Le sentiment est un être qui vit, qui se développe et qui, par conséquent, change continuellement».
Une des grandes erreurs de ceux qui restent principalement au niveau de l’ego superficiel est de traiter les émotions comme des entités stables. On essaie de les quantifier, de les disséquer et parfois de les cristalliser dans leurs prétendus moments meilleurs. On se demande par exemple “combien” on aime une personne (force, intensité, profondeur), “quels” sont les éléments qui caractérisent son sentiment (par exemple plaisir, sentiment de sécurité, tranquillité) et “comment” cela devrait être “toujours” (“comme lespremiers mois de relation”, “comme lors du mariage”, “comme lors de la naissance du premier enfant”, etc.).
Bergson incite à changer d’attitude. Laisse le sentiment devenir ; vis-le comme un tout organique qui fait expérience de lui-même à travers la relation avec autrui et avec les choses ; réfléchis sur le sentiment en termes dynamiques, considère-le comme un faisceau de relations en constante métamorphose. Un discours similaire s’applique à l’action. En général, lorsque l’on prend une décision, on a tendance à évaluer de manière abstraite les avantages et inconvénients d’un choix donné. On met sur “la balance” chaque élément susceptible d’aider à la délibération. Pourtant,
«Nous voulons savoir pour quelle raison nous nous sommes décidés, et nous découvrons que nous l’avons fait sans raison, et peut-être même contre toute raison. Mais, dans certains cas, c’est la meilleure raison (Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience)».
L’affirmation de Bergson pourrait être interprétée comme irraisonnée. Mais la thèse du philosophe est que les décisions émanant de l’ego profond ne résultent pas de calculs objectifs. Elles sont plutôt semblables au «fruit trop mûr (ivi)» qui se détache de l’arbre. L’ego qui se laisse vivre agit en accord avec les changements de son être en tant que durée. Vivre sub specie durationis signifie aussi s’efforcer de s’exprimer différemment. Qui est en contact avec l’ego profond pratique la «gentillesse du cœur (Henri Bergson, La politesse dans Id., Écrits philosophiques)», sachant bien les effets que peuvent avoir les mots sur autrui :
«Qui ne s’est pas senti, à certains moments, douloureusement heurté dans son amour-propre, et soudain blessé dans l’élan qu’il aurait pu prendre, alors qu’à d’autres moments, une harmonie délicieuse l’envahit, parce qu’un mot glissé à l’oreille, s’insinuant dans l’âme et fouillant jusqu’aux recoins les plus secrets, a touché cette fibre cachée qui ne peut vibrer sans que toutes les puissances de l’être s’ébranlent avec elle et vibrent à l’unisson ? (Henri Bergson, La politesse)
Les mots ne sont plus de simples étiquettes apposées sur les choses. On cherche à retrouver derrière le langage la «libre circulation de la vie (Henri Bergson, Le bon sens et les études classiques, in Id, Écrits philosophiques)». On évite la communication hostile ; on ne s’adresse pas à l’instinct, mais à l’esprit et au cœur de ses interlocuteurs, dans l’intention d’être à leur service sans être ni serviteur, ni vouloir se servir d’eux.
«Il y aura toujours – observe encore Bergson – entre cette gentillesse raffinée et l’hypocrisie servile la même distance qu’entre le désir de servir les gens et l’art de tirer profit d’eux (Henri Bergson, La politesse)».
En fin de compte, se laisser vivre revient à suivre la direction naturelle de son caractère :
«En effet, que sommes-nous et quel est notre caractère, sinon le condensé de l’histoire que nous avons vécue depuis notre naissance, avant même notre propre naissance, puisque nous portons en nous des prédispositions prénatales ? Nous pensons, c’est vrai, seulement avec une petite partie de notre passé ; mais c’est avec la totalité de notre passé, y compris la courbure originelle de notre âme, que nous désirons, voulons, agissons (Henri Bergson, L’évolution créatrice)».

La création de soi par soi
Ayant esquissé les grandes lignes du bios bergsonien, revenons à la question de la création de soi par soi. En rompant la croûte des habitudes, nous puisons à la source la plus profonde de notre créativité, cette créativité qui est la vie elle-même.
«Lorsque nous repositionnons notre être dans notre volonté, et notre volonté dans l’impulsion qu’elle prolonge, nous comprenons, sentons que la réalité est un éternel accroissement, une création qui se poursuit sans fin. Déjà, notre volonté accomplit ce miracle. Chaque œuvre humaine contenant une part d’invention, chaque acte volontaire ayant une part de liberté, chaque mouvement d’un organisme manifestant de la spontanéité, apporte quelque chose de nouveau dans le monde (Henri Bergson, L’évolution créatrice)».
Cela pourrait sembler complexe, mais celui qui réussit à remonter la tendance naturelle des habitudes et va à contre-courant peut se retrouver, à sa grande surprise, dans une autre réalité, plus originelle, où se laisser vivre. C’est la voie de notre ego créateur, une légère oscillation au sein de l’immense élan de la vie. Les discours simplistes sur la croissance personnelle pourraient être remaniés comme Bergson aurait pu le faire avec raison. La véritable croissance ne repose pas sur un savoir-faire technique dicté par l’accumulation. Elle ne consiste pas à surmonter ses propres limites en matière de productivité et d’efficacité. Au contraire, plus l’ego s’auto-optimise, plus il se contraint à une armure d’habitudes suffocantes.
À la lumière de la pensée bergsonienne, la véritable croissance personnelle doit se traduire par la capacité à se créer soi-même. Pour cela, il est essentiel de cesser de raisonner selon la logique du “faire”. On ne “crée pas soi-même” par des coups de “performances” et des excès volontaristes, mais par un recul qui nous replace dans le mouvement de création dont nous sommes déjà immergés.
Bon à savoir
- La notion de croissance personnelle est souvent associée à un ensemble de comportements stéréotypés, mais elle peut être revisitée grâce aux réflexions de philosophes comme Bergson.
- Comprendre la notion du “laisser vivre” peut aider à mieux appréhender ses émotions et ses actions, en les voyant comme dynamiques plutôt que statiques.
- Repenser nos habitudes peut contribuer à limiter les comportements nuisibles et favoriser une vie plus authentique et connectée à soi-même.
En conclusion, cette réflexion autour de la création de soi fait ressortir une problématique essentielle : la quête de soi est-elle véritablement une démarche individuelle ou est-elle façonnée par les attentes de la société ? Les enjeux d’authenticité et d’individualité dans un monde souvent dominé par des normes préétablies interpellent et invitent à un questionnement plus profond. Comment chacun de nous peut-il naviguer entre ses aspirations personnelles et les injonctions sociétales sans perdre son essence ?