mer. Juin 24th, 2026

Hartmut Rosa : une réflexion profonde sur l’énergie et la société moderne

Le sociologue et philosophe Hartmut Rosa, originaire de Lörrach en Allemagne et reconnu comme l’un des penseurs sociaux contemporains les plus influents, a analysé le rythme effréné du monde actuel ainsi que la sociologie du temps en s’appuyant sur ses théories de l’"accélération" et de la "résonance". Lors de son passage à Santiago du Chili en janvier, dans le cadre du Congrès Futuro—un évènement majeur en Amérique latine dédié à la diffusion des sciences, des arts et des connaissances—Rosa a introduit un nouveau concept dans son analyse : l’énergie.

Il a déclaré : « Nous devons de plus en plus puiser de l’énergie sur Terre, que ce soit sous forme d’énergie fossile, nucléaire, solaire ou de matières premières. Toutefois, pour soutenir cette croissance, il est également nécessaire d’investir davantage d’énergie psychique de la part des êtres humains. » Il a illustré ce propos en expliquant que, tandis que nous surchauffons l’atmosphère, nous affectons également nos âmes, un constat partagé par une audience principalement composée de jeunes universitaires captivés par ses réflexions.

Rosa a également souligné que cette manière de vivre crée des relations basées sur l’agressivité. « D’un côté, nous sommes en conflit avec la nature, comme le montre la nécessité des industries extractives de consommer encore plus. Mais cette dynamique génère aussi une tension entre les individus, car nous sommes tous poussés à travailler plus dur et plus vite. Les divergences d’opinions et de modes de vie deviennent alors des obstacles ou des concurrents », a-t-il précisé, en tant que professeur à l’Institut de sociologie de l’Université Friedrich Schiller de Jena et directeur du Max Weber College d’Erfurt.

Après son intervention, Rosa s’est entretenu avec EL PAÍS dans une salle de réunion animée du Centre Culturel CEINA.

Question : Lors de votre conférence, vous avez mentionné l’adoption d’un nouveau concept, celui de l’énergie…

Réponse : Oui, je souhaite réellement le développer. Il m’apparaît que quelque chose d’étrange se produit : les gens se sentent souvent à court d’énergie. Même parmi les jeunes. Je dirige depuis 27 ans un camp d’été pour étudiants talentueux en Allemagne, ce qui me permet d’observer leurs évolutions. Je constate que les jeunes d’aujourd’hui manquent de désir de vivre et de confiance en l’avenir. Bien que cela semble irrationnel, car ils ont toujours débordé de passion pour la vie, ils expriment des incertitudes quant à leur avenir professionnel et à leurs possibilités de trouver un logement.

Q : Comment avons-nous atteint ce constat actuel ?

R : C’est précisément ce que je veux comprendre. Je pense qu’une partie du problème réside dans notre conception de l’énergie, souvent perçue comme quelque chose que l’on possède en propre. Pourtant, je crois que l’énergie est une dynamique que nous partageons. C’est pourquoi je parle de circulation de l’énergie sociale.

Q : Comment se manifeste cette énergie sociale ?

R : Par exemple, si une conférence ne se déroule pas comme prévu, le soir, tout le monde se sent épuisé. À l’inverse, une bonne conversation ou un échange enrichissant laisse une impression d’énergie renouvelée. Cela témoigne d’un souci : nous avons tendance à voir l’énergie comme quelque chose d’individuel, alors qu’elle est, en réalité, un phénomène social en mouvement.

La question de l’énergie sociale est cruciale. Si nous perdons le sens vibrant de la vie, nous devenons incapables de nous engager. Je pense donc que le capitalisme, dans un certain sens, nous épuise, drainant nos ressources sociales. J’ai récemment commencé à travailler sur ce sujet.

Q : Dans vos réflexions antérieures, vous avez abordé le lien entre la religion et la démocratie. La religion apporte-t-elle une solution à ce problème d’énergie ?

R : Je ne suis pas convaincu que la religion soit une panacée. En tant que sociologue, je ne me considère pas comme un prêtre ou un théologien. Néanmoins, il est intéressant de noter que toutes les religions offrent une source de dynamisme. Dans le christianisme, par exemple, Dieu se dirige vers nous, ce qui montre qu’il existe une dynamique partagée.

Je pense que notre problème en tant que société, au sein de la théorie sociale également, réside dans le fait que nous nous concentrons souvent sur nos responsabilités individuelles. Nous nous disons ‘je devrais agir pour ma santé, l’éducation, l’environnement, la justice sociale’, et cela peut devenir accablant. À l’inverse, la religion propose une perspective de mouvement intégré.

Q : Nous avons alors le sentiment d’être responsables de tout…

R : Exactement. Nous nous sentons responsables de la justice sociale, de l’environnement, de l’économie… Cela peut conduire à un sentiment de désespoir. Au Chili, tout comme en Europe, cette surcharge de responsabilités peut être paralysante. Cela soulève des interrogations sur la façon dont nous appréhendons la société et nos interactions au sein de celle-ci.

Bon à savoir

  • La théorie de l’accélération de Hartmut Rosa repose sur l’idée que la vitesse de nos vies modernes crée un déséquilibre psychologique.
  • La tension entre la nature et l’homme est exacerbée par des attentes sociétales croissantes en matière de performance.
  • Le concept d’énergie sociale peut offrir une nouvelle compréhension des dynamiques relationnelles, tant dans le milieu professionnel que personnel.

Ce discours soulève des questions existentielles sur l’individu et sa place dans une société en constante évolution. Comment pourrions-nous réinventer nos interactions sociales pour favoriser le bien-être collectif plutôt que la compétition ?


Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit
One thought on “Hartmut Rosa : Les jeunes d’aujourd’hui manquent de désir et de confiance en la vie.”
  1. La réflexion de Hartmut Rosa sur l’énergie sociale résonne profondément. Nous devons vraiment réinventer nos interactions pour illuminer nos vies plutôt que de les assombrir par la compétition.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *