Préparer un printemps réformiste, en réinventant le réformisme. Sinon, la piège populiste, alimenté par un ressentiment social se transformant en demande politique, finira par étrangler la démocratie dans un étau toujours plus serré. Il serait agréable d’entendre que « dans le milieu de l’hiver, nous avons finalement trouvé un été invincible en nous ». Quel été, et pourquoi invincible? Il est temps de rétablir un lien authentique entre les réformistes et la réalité du pays : transmettre un message clair et crédible, reconquérir la confiance des électeurs et montrer que le réformisme n’est pas seulement une compétence technique, mais aussi une vision capable de toucher le cœur des gens.
Il faut donc un pragmatisme porteur d’âme, capable d’inspirer et de montrer une réelle compréhension des préoccupations quotidiennes des citoyens. Keir Starmer, au Royaume-Uni, emprunte cette voie : il a abandonné la rhétorique de la gauche radicale pour s’adresser directement aux travailleurs qui se sentaient abandonnés par le Labour. Il a choisi un patriotisme responsable face à un cosmopolitisme d’élite, la sécurité au lieu de l’idéologie. En Italie, ce renouveau a du mal à se mettre en place.
La recette qui a permis à Bill Clinton et Tony Blair de triompher dans les années 90 n’est aujourd’hui plus valable. Cette époque de communication contrôlée, de cycles d’information longs et de messages calibrés appartient à un monde révolu. Les réseaux sociaux, l’information instantanée et la fragmentation de l’attention ont réécrit les règles du jeu politique.
Dans les articles précédents, nous avons exploré le populisme : ses racines profondes et la nature prépolitique du ressentiment qui l’alimente. Un tableau complexe et apparemment contradictoire se dessine : aux États-Unis, des électeurs profondément religieux votent en masse pour Donald Trump, bien qu’ils soient à mille lieux de son personnage et de son mode de vie ; en France, les « Gueux » se sentent « opprimés » par un écologisme punitif et par le mépris que les élites affichent face à leur vision de la vie.
Ces phénomènes s’entrelacent avec une profonde crise de la démocratie elle-même : la participation électorale diminue, la capacité des citoyens à influencer les décisions se réduit et la qualité du débat public s’érode. La démocratie perd de sa vitalité tout en étant attaquée par ses ennemis.
Mais maintenant, la question se pose : que doivent faire les réformistes pour réellement gagner la bataille, quel est cet été qu’ils portent en eux et qu’ils doivent revendiquer? Commençons par une vérité dérangeante : pendant des décennies, on a cru, avec les meilleures intentions, que l’économie serait la force la plus puissante pour unir les peuples. L’idée semblait logique : le commerce, étant par nature un équilibre d’intérêts, homogénéiserait le monde, permettant à chaque pays de se valoriser dans la division globale du travail.
C’était le raisonnement qui a conduit à l’entrée de la Chine à l’OMC, désirée par Clinton : ouvrir les échanges économiques et tout le reste – démocratie, droits de l’homme, valeurs occidentales – suivraient automatiquement. La même logique nourrissait l’espoir de démocratiser la Russie simplement en y transférant nos institutions. L’idée en soi n’était pas erronée, de même que les intentions. Souhaiter un monde pacifié et en dialogue n’était pas déraisonnable. En revanche, croire que l’économie est plus forte que les valeurs culturelles, les identités enracinées et l’histoire distincte s’est avéré problématique.
Les choses ont donc pris un autre tournant : passer du libre-échange de capitaux et de marchandises à la libre circulation des personnes (migrations) a entraîné un choc de valeurs, de styles de vie et de conceptions du monde. Certains de ces échanges ont conduit à une richesse, d’autres ont généré des conflits profonds.
Il était prévu que la croissance économique des anciens pays sous-développés entraînerait également un développement du bien-être dans ces pays, mais cela ne s’est pas encore concrétisé. Alors, peut-on même envisager un bien-être sans frontières nationales?
Face à cet échec-dilemme, certains ont imaginé une globalisation symétrique : bien-être global, citoyenneté universelle, redistribution sans frontières. Utopies généreuses, mais impraticables. Les systèmes de bien-être exigent solidarité, fiscalité, consensus politique – autant d’éléments qui ne existent que dans des communautés politiques définies.
Le problème central autour duquel gravite le populisme est l’immigration. Les réformistes doivent établir une base solide et cohérente sur cette question, en développant une vision à long terme et non pas en réponse à l’urgence. Les laburistes anglais prennent cette problématique au sérieux, voyons ce qu’il en adviendra. Rien n’est joué : le problème est colossal et le résultat incertain. À titre d’exemple, à Londres, 40,6 % de la population résidente est née à l’étranger ; à Bruxelles, 88 % des mineurs de moins de 18 ans ont des origines étrangères, dont 55,7 % de non-européens. Sans une position réformiste reposant sur des principes et des lignes directrices, on risque d’être submergé par la polarisation entre ceux qui haïssent les étrangers et souhaitent les expulsés tous et ceux qui ne veulent imposer aucune limite à leur entrée.
Une autre question que le réformisme doit aborder avec son âme libérale est celle de la guerre culturelle en cours. Là encore, avec l’aggravation du mépris réciproque, nous assistons à une polarisation accrue : d’un côté, les défenseurs d’une vision traditionnelle de la vie (famille, éducation, partage des valeurs nationales) et de l’autre, ceux qui promeuvent un relativisme qui se transforme fondamentalement en individualisme atomisé. Peut-on penser que des changements anthropologiques puissent être réalisés d’un simple coup de baguette magique?
Les processus sociaux ont leurs propres rythmes et logiques. Le monde occidental d’aujourd’hui démontre que des changements profonds sont possibles : sous l’administration Trump, des ministres ouvertement homosexuels siègent, les femmes ont brisé de nombreux plafonds de verre dans divers secteurs, et la conscience environnementale a modifié comportements et politiques en quelques décennies. Ces avancées sont réelles et irréversibles. En ce sens, un véritable libéralisme devrait garantir à ceux qui défendent des valeurs traditionnelles le droit de vivre et de défendre celles-ci publiquement, sans être stigmatisés.
Les réformistes doivent trouver un langage universel qui unisse plutôt que divise. Abordons maintenant la question de la défense. Croire en l’Europe implique de renforcer ses institutions et d’augmenter la souveraineté directe des peuples européens. Mais ce processus est impossible sans une sécurité commune. On ne peut pas construire une union politique sérieuse en laissant la défense entièrement entre les mains d’États-nations ou de l’OTAN, dont la solidité est mise en doute par Trump. L’agression russe contre l’Ukraine a rendu cette contradiction insoutenable. Ce n’est pas seulement une attaque territoriale : c’est une agression directe contre la volonté d’un peuple de se tourner vers l’Europe et l’Occident. On ne peut pas croire en un projet et ensuite refuser de le défendre lorsqu’il est attaqué.
Ceux qui croient pouvoir construire une Europe forte politiquement mais faible militairement vivent dans l’illusion. Dans un monde où, clairement, la force a remplacé le droit, peut-on penser défendre le droit sans force? Si l’utilisation de la force sur le plan international devient rentable, cette méthode se répercutera inévitablement à tous les niveaux, même à l’intérieur des nations. Peut-on ignorer que le droit est indivisible? Que ce soit pour des personnes ou pour des États? Existe-t-il une force morale, une conviction profonde, en somme un été vivant à l’intérieur des réformistes, fondée sur cette corrélation?
Il y a aussi la gigantesque question de l’utilisation et du développement des technologies. Le pape (diplômé en mathématiques) a consacré une session spéciale du Jubilé à l’intelligence artificielle, invitant – parmi d’autres – Geoffrey Hinton, le père de l’intelligence artificielle générative, à réfléchir aux limites et aux objectifs des nouvelles technologies puissance. Nous assistons à un usage de l’intelligence artificielle qui s’est silencieusement mais inéluctablement infiltré dans nos vies professionnelles et personnelles ; nous constatons comment la conduite autonome modifie conflits et guerres ; et nous voyons apparaître des puissances mondiales avec lesquelles il faudra établir des règles de coexistence. Un véritable enjeu se pose autour de la régulation de l’IA : comment, quand, qui peut l’encadrer? C’est un thème sur lequel le réformisme devrait s’exprimer, car il nous plonge dans la contemporanéité; c’est aussi un domaine où les apocalyptiques et les intégrés sont peu utiles.
L’histoire enseigne une leçon rude : lorsque la polarisation se radicalise, la position la plus ancestrale prévaut toujours, celle qui fait appel aux instincts les plus primaires et aux peurs les plus profondes. Les exemples sont nombreux : de Trump contre Kamala Harris, aux printemps arabes débouchant sur l’autoritarisme : chaque fois qu’un affrontement frontal entre opposés se produit, celui qui parvient à mobiliser les émotions les plus enracinées l’emporte.
Sur le plan politique, les choses ne sont pas différentes. L’Italie d’après-guerre offre un cas d’étude édifiant. En 1946, les partis de gauche (Communistes à 19 %, Socialistes à 20,7 %) réunis avaient plus de voix que la Démocratie chrétienne (35,2 %). La logique suggérait qu’en s’unissant au sein du Front populaire, ils gagneraient facilement. Il n’en fut rien. Aux élections de 1948, l’extrême polarisation a pénalisé la gauche unie, qui a perdu près de dix points (31 %), tandis que la DC a obtenu la majorité absolue avec 48,5 %. La peur du communisme s’est révélée plus forte que l’addition attendue des soutiens.
La polarisation politique est également entraînée, ou plutôt est entraînée par deux autres polarisation : celles de la peur et de l’espoir. Toutes deux, d’une manière ou d’une autre, touchent le cœur, et possèdent une force invincible. Actuellement, les peurs sont claires, se dessinent bien, s’insinuent dans la pensée collective, tandis que l’espoir se manifeste moins et, parfois, apparaît même comme une menace. L’espoir réformiste réside dans la capacité à ne pas opposer ces deux principes – le réalisme et l’idéalisme : le premier sert le second, mais le second ne sera jamais démocratique s’il ne suit pas le premier. Cette interdépendance entre réalisme et idéalisme constitue l’été des réformistes : ce n’est pas seulement une rationalité sans âme, mais une force morale, une sérieux, une vision, véritables antidotes émotionnels au populisme. Il en découle la nécessité d’évoluer avec de nouvelles idées et un courage accru.
Dernier d’une série de six articles sur “Que faire face au populisme”.
Bon à savoir
- Le populisme se nourrit souvent de ressentiment et de mécontentement social, créant un danger pour la démocratie.
- Les réformistes doivent établir des dialogues centraux sur des préoccupations comme l’immigration et la guerre culturelle.
- Il est essentiel de réinventer le réformisme en tenant compte des nouveaux défis posés par les technologies et le monde actuel.
En observant la complexité de la situation politique actuelle, il apparaît nécessaire de questionner les stratégies mises en œuvre par les réformistes. L’interconnexion entre réalisme et idéalisme semble être la clé pour forger un avenir où le dialogue prime sur la division. Quels dispositifs peuvent les réformistes envisager pour établir cette unité et contrer la montée du populisme?
