La Silicon Valley croit avoir enfin déniché la nouvelle révolution technologique : les lunettes intelligentes, un pari que Google avait tenté sans succès il y a plus de dix ans.
Mais peut-être que Google Glass avait simplement pris de l’avance. Aujourd’hui, les géants de la tech estiment que la technologie est enfin prête, notamment grâce à l’intelligence artificielle. Ils misent donc à fond sur des lunettes « vraiment intelligentes », capables d’analyser leur environnement et de répondre aux questions que vous leur posez.
Dernier exemple en date : Snap a annoncé cette semaine la sortie prévue en 2026 de lunettes équipées d’IA.
L’engouement autour de ces lunettes connectées est probablement la combinaison de deux tendances : la fatigue face au smartphone, devenu moins séduisant pour pousser à l’achat, et le désir de profiter de l’essor de l’IA via du matériel innovant.
Certes, les lunettes intelligentes ne sont pas une nouveauté. Mais les progrès en IA pourraient bien les rendre enfin utiles, car les modèles récents traitent images, vidéo et voix simultanément, pouvant répondre à des requêtes complexes de manière fluide et conversationnelle.
Voilà ce qui pourrait enfin donner envie de porter ces lunettes « connectées ».
« L’IA rend ces appareils bien plus simples à utiliser, et ouvre de nouvelles possibilités d’usages », explique Jitesh Ubrani, expert en objets connectés chez International Data Corporation.
Google, Snap, Meta ou Amazon ont déjà lancé des lunettes avec caméra, haut-parleurs et assistants vocaux, mais le Google Glass de 2013 n’a jamais vraiment trouvé son public. Son écran minuscule était peu pratique, l’autonomie limitée, et le produit cher et peu esthétique. Des modèles plus récents, comme les Echo Frames d’Amazon ou les Ray-Ban Stories de Meta, facilitaient la prise de photos ou l’écoute musicale « main libres », mais n’apportaient rien que le smartphone ne fasse déjà.
Ces dernières lunettes intelligentes sont bien plus performantes.
Par exemple, lors d’un test avec un prototype basé sur la technologie Google l’an dernier, j’ai pu demander à l’assistant Gemini des idées de cocktails en pointant simplement des bouteilles d’alcool sur une étagère. Les lunettes se souviennent aussi de ce que vous avez exploré et peuvent répondre à des questions sur ces éléments plus tard. Lors de la conférence développeurs I/O en mai, une employée de Google a ainsi demandé à Gemini le nom d’un café inscrit sur un gobelet qu’elle avait vu auparavant.
Avec les lunettes Ray-Ban Meta AI, par exemple, on peut demander si un piment en rayon est fort ou encore obtenir une traduction instantanée d’une conversation dans une autre langue. Depuis leur lancement en 2023, deux millions d’exemplaires ont été vendus, d’après le groupe EssilorLuxottica, propriétaire de Ray-Ban.

« Après plusieurs essais ratés, on commence enfin à mieux cerner ce qui fonctionne », constate Andrew Zignani, responsable recherche chez ABI Research.
Les études de marché confirment l’intérêt grandissant : les livraisons de lunettes intelligentes devraient passer de 3,3 millions d’unités en 2024 à près de 13 millions en 2026, selon ABI Research. L’IDC prévoit quant à elle une progression des ventes de modèles comme ceux de Meta, de 8,8 à presque 14 millions en un an.
Snap reste discret sur ses nouvelles lunettes « Specs », mais promet qu’elles sauront « comprendre le monde qui vous entoure ».
« Le petit smartphone a limité notre imagination, nous obligeant à regarder vers le bas, plutôt que vers le monde autour de nous », expliquait récemment Snap sur son blog.
Apple prépare aussi des lunettes intelligentes pour l’année prochaine, qui devraient rivaliser directement avec celles de Meta, tandis qu’Amazon n’exclut pas de lancer des modèles dotés d’un assistant Alexa, dans la lignée de ce que propose Meta.
« Vous pouvez imaginer toute une série d’appareils dotés d’IA qui vont arriver bientôt », commentait Panos Panay, responsable appareils chez Amazon.

Les applications d’assistants IA comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google préfigurent déjà l’usage des futures lunettes, en répondant via la caméra du téléphone à des questions sur votre environnement. OpenAI étend d’ailleurs cette technologie à divers produits, de gadgets co-créés par Jony Ive à des jouets Mattel.
Google vient aussi d’annoncer une utilisation accrue de la caméra dans son application de recherche, signe que cette technologie est jugée déterminante pour l’information de demain. Apple a pour sa part mis à jour son outil Visual Intelligence, permettant d’interroger le contenu vu sur l’écran de l’iPhone grâce à la caméra.
Très récemment encore, Mark Zuckerberg a rappelé à quel point les lunettes intelligentes pourraient devenir centrales dans notre façon d’interagir avec la technologie.
« Nous misons beaucoup sur le fait que l’interaction avec le contenu se fera de plus en plus via divers supports d’IA, et à terme par des lunettes intelligentes ou des hologrammes », affirmait-il en avril.
Reste néanmoins à convaincre le grand public, notamment sur les questions de vie privée. L’échec de Google Glass tenait en partie à la crainte d’être filmé à son insu. Les nouvelles lunettes disposent souvent d’un témoin lumineux pour indiquer quand la caméra est active, afin de rassurer les passants.
Le plus grand défi sera peut-être de faire admettre qu’on a besoin d’un autre appareil tech, surtout pour ceux qui n’ont pas besoin de verres correcteurs. Le produit devra vraiment mériter de rester sur le nez toute la journée.
Ces appareils ne seront pas donnés. Les Ray-Ban de Meta tournent autour de 300 dollars, un prix comparable à une montre connectée. Certes, ce n’est pas le tarif stratosphérique du casque Apple Vision Pro (3 500 dollars), mais il pourrait être difficile à justifier alors que les ventes de montres connectées commencent à reculer, signe que les consommateurs limitent leurs dépenses pour des gadgets jugés secondaires.
Pourtant, les entreprises parient gros sur ces lunettes intelligentes pour ne pas rater ce qui pourrait être la prochaine star de la tech.
« Beaucoup dans le secteur estiment que le smartphone sera un jour remplacé par des lunettes ou un produit similaire. Ce ne sera pas immédiat, mais dans plusieurs années, et tous veulent s’assurer d’être prêts pour ce changement », conclut Jitesh Ubrani de l’IDC.
Points à retenir
- Les lunettes intelligentes ont déjà une longue histoire, mais c’est l’IA qui pourrait enfin leur conférer un véritable intérêt, au-delà du gadget.
- Plusieurs géants de la tech – Google, Meta, Snap, Apple, Amazon – parient sur ces appareils, portée par des avancées en reconnaissance visuelle et vocale.
- Les prototypes démontrent des usages concrets, comme reconnaître un objet ou traduire une conversation en temps réel, bien au-delà de la simple prise de photos ou lectures audio.
- Malgré l’enthousiasme, il reste à convaincre les utilisateurs sur le prix, le design, la vie privée, et surtout la nécessité d’avoir encore un appareil supplémentaire sur le nez.
- Le marché est en croissance mais commence à montrer ses limites, avec un ralentissement des ventes de montres connectées, ce qui pourrait préfigurer la difficulté à imposer un nouvel accessoire technologique.
En résumé, on pourrait assister à une belle histoire de technologie qui prend son temps, et se construit dans l’ombre des échecs passés. Mais soyons honnêtes : combien d’entre nous irons exhiber fièrement des lunettes connectées en 2026, au lieu de simplement consulter Instagram sur leur smartphone comme on a toujours fait ? La promesse est séduisante, mais la vraie révolution se fait attendre… Tandis que les géants de la tech s’affrontent pour savoir qui aura l’honneur de nous faire passer « du regard baissé à la vue augmentée », on peut au moins se réjouir que l’innovation technologique nous égaye encore un peu… même si parfois, c’est à travers le reflet de nos verres.