Lorsque j’ai créé mon premier site web en 1998, Internet semblait vaste et infini. Il était possible de publier un contenu à Berlin et qu’une personne à Boston ou Belgrade le découvre en quelques secondes. Aujourd’hui, toutefois, ce sentiment de connexion s’est estompé, à mesure qu’un petit nombre de géants technologiques absorbent l’attention et freinent l’innovation.
À travers leurs plateformes puissantes, les géants des réseaux sociaux contrôlent une part significative de l’architecture numérique. Meta (qui possède Facebook et Instagram), X et d’autres fonctionnent comme des jardins clos, leurs algorithmes décourageant les utilisateurs de sortir en rétrogradant les publications contenant des liens externes. Les utilisateurs finissent ainsi par rester confinés sur une seule plateforme, à faire défiler des contenus sans réfléchir, un résultat qui va à l’encontre de la vision initiale d’Internet comme un réseau de sites et de communautés interconnectés.
Il est crucial que l’Europe prenne conscience de cette dépendance systémique, qui menace la souveraineté numérique du continent. Tout comme l’Union européenne cherche à réduire sa dépendance vis-à-vis des fournisseurs externes pour les semi-conducteurs, le cloud computing et l’IA, il est nécessaire d’en faire autant pour les réseaux sociaux. Les plateformes dominantes extraient de la valeur des utilisateurs européens en capturant leur attention et en vendant leurs données, tout en contribuant peu en taxes et en contournant les réglementations. Leur infrastructure propriétaire façonne de plus en plus nos vies, des nouvelles que nous découvrons aux manières dont nous nous exprimons en ligne.
Bien que les décideurs européens aient longtemps exprimé leurs inquiétudes face à la concentration du pouvoir corporatif parmi les grands acteurs des réseaux sociaux et leur influence disproportionnée sur la société et la politique, l’élection présidentielle américaine de l’année dernière devrait faire retentir des alertes à travers le continent. Le milliardaire technologique Elon Musk a utilisé X, la plateforme anciennement connue sous le nom de Twitter, pour aider le président américain Donald Trump à remporter sa réélection en promouvant du contenu favorable. Il a depuis menacé d’intervenir dans des élections européennes.
Une solution possible serait d’investir dans des alternatives basées en Europe. Cependant, les décideurs évoquent souvent le même argument : il n’existe pas d’options viables. La nouvelle Stratégie numérique internationale de la Commission européenne se montre également sceptique quant à la capacité du bloc à se détacher des géants de la technologie, plaidant plutôt pour une collaboration avec les États-Unis pour adresser cette dépendance.
Cependant, cette position néglige l’émergence, ces dernières années, de sites de réseaux sociaux construits sur des protocoles décentralisés et ouverts. Ces nouvelles plateformes offrent un modèle fondamentalement différent, tant dans leur principe que dans leur conception, par rapport aux géants américains comme Instagram et X. Elles redonnent le contrôle aux utilisateurs, réduisent les barrières à l’entrée et encouragent l’innovation.
Un exemple pertinent est le protocole AT, qui sert de fondation à Bluesky, une plateforme en pleine expansion avec près de 36 millions d’utilisateurs. Conçue pour l’interopérabilité, le protocole AT permet aux utilisateurs de posséder leurs données et de contrôler les algorithmes qui régulent leurs fils d’actualité. Chacun peut développer des applications sur ce système décentralisé, ce qui signifie qu’aucune entreprise unique ne peut dominer le marché, et les utilisateurs peuvent naviguer facilement entre les plateformes, emportant avec eux leurs abonnés et contenus.
Cette quête de pluralisme aide à briser le pouvoir monopolistique des grandes entreprises technologiques sur les réseaux sociaux, qui a étouffé l’innovation européenne pendant des décennies. Des entreprises basées en Europe ont déjà utilisé le protocole AT pour créer des plateformes comme SkyFeed et Graysky.
D’autres s’efforcent de protéger et de développer cet écosystème social libéré de l’emprise de Big Tech. La campagne Free Our Feeds cherche à garantir que l’infrastructure sous-jacente soit gouvernée dans l’intérêt public. Eurosky représente un nouvel effort pro bono d’un groupe de techniciens européens, dont je fais partie, pour créer des outils (comme une modération de contenu intégrée alignée sur les lois de l’UE) et des infrastructures sur le protocole AT, afin d’aider les développeurs européens à bâtir et à développer des plateformes capables de rivaliser avec les géants des réseaux sociaux.
Les protocoles ouverts ne sont pas un projet utopique. Ils sont sur le point de transformer le paysage des réseaux sociaux, créant un monde numérique plus démocratique. C’est pourquoi les décideurs européens devraient désigner ces cadres de réseaux sociaux comme une infrastructure critique et investir dans leur développement.
Les réseaux sociaux pourraient devenir le cœur de l’agenda de souveraineté numérique de l’Europe. Construire des plateformes en Europe, reposant sur un cadre open-source, contribuerait à protéger le discours démocratique de la manipulation étrangère, à créer de la valeur économique pour le continent, et à garantir que les utilisateurs européens contrôlent les algorithmes qui façonnent leur expérience. Les pays en dehors de l’UE pourraient également bénéficier de ces efforts pour contester la dominance de Big Tech.
Le monde en ligne a dévié de son cours, avec le secteur technologique américain souvent à la manœuvre sur son développement et son utilisation. L’Europe peut contribuer à ramener Internet à ses racines en favorisant un écosystème de réseaux sociaux fondé sur le pluralisme plutôt que sur la polarisation, mais cela nécessite des leaders politiques prêts à lutter pour une nouvelle infrastructure numérique véritablement sociale.
Points à retenir
- La dépendance des plateformes de médias sociaux menace la souveraineté numérique en Europe.
- De nouvelles initiatives européennes visent à développer des alternatives décentralisées.
- Le protocole AT permet aux utilisateurs de contrôler leurs données et d’interagir librement entre plateformes.
- Les nouvelles plateformes promettent de favoriser l’innovation et de rompre avec le monopole des géants technologiques.
- Investir dans les protocoles ouverts est essentiel pour garantir une démocratie numérique authentique.
En tant qu’observateur passionné, je me demande si l’Europe sera assez audacieuse pour saisir cette occasion de reconstruire l’Internet selon ses valeurs initiales. La puissance réside dans notre capacité collective à établir un écosystème numérique où chacun peut s’exprimer sans crainte de manipulation. Cela pourrait redonner à Internet son intention originelle : un espace de partage, de découvertes et de connections authentiques. Que pourrait-on réaliser ensemble ?
