Lors du congrès de l’Istituto Gino Germani, des experts en intelligence, académies et sécurité nationale ont discuté du rôle de la Social Media Intelligence (SocmInt) dans la lutte contre l’extrémisme et la désinformation.
14/10/2025
À une époque où la désinformation est devenue une arme géopolitique et où la radicalisation prolifère sur les réseaux sociaux, la sécurité nationale se joue aussi sur le plan cognitif. C’est le constat qui a émergé du congrès intitulé “Médias sociaux, extrémisme et déstabilisation : analyse de la menace et rôle de la SocmInt”, organisé par l’Istituto Gino Germani de Sciences Sociales et Études Stratégiques, et tenu à la Casa dell’Aviatore de Rome le 14 octobre.
Ce rendez-vous a rassemblé des représentants du monde institutionnel, académique et de la recherche pour approfondir la nature hybride des nouvelles menaces et la fonction stratégique de la Social Media Intelligence comme outil de prévention, d’analyse et de lutte contre l’extrémisme.
Comprendre la polarisation numérique pour prévenir l’extrémisme
Le séminaire a été ouvert par Luigi Sergio Germani, directeur de l’institut, qui a établi le cadre conceptuel du débat : “Ce séminaire vise à réfléchir sur l’impact des réseaux sociaux sur la menace de l’extrémisme violent, tant exogène qu’endogène. Nous souhaitons comprendre l’évolution des principaux courants terroristes en Italie, des mouvements islamistes aux extrémismes politiques, et comment ces acteurs exploitent la structure même des réseaux sociaux qui tend à produire de la polarisation.”
Germani a souligné que ces plateformes numériques ne sont pas seulement des outils de communication, mais des amplificateurs de tensions sociales : “La polarisation mobilise les masses d’abord dans l’écosystème numérique, puis dans les rues, comme en témoigne l’augmentation de l’antisémitisme à travers l’Europe, ciblé par des campagnes de désinformation de divers acteurs, y compris Moscou.”
Cette réflexion s’inscrit dans une perspective plus vaste évoquée par l’Istituto Germani ces dernières années : celle d’une guerre cognitive en expansion, où les dynamiques de haine et de désinformation en ligne deviennent des instruments de déstabilisation interne.
Un antisémitisme aux multiples visages, nécessitant une réponse systémique
Le général Pasquale Angelosanto, conseiller du Président du Conseil et coordinateur national de la lutte contre l’antisémitisme, a appelé à prêter attention à la persistance structurelle de l’antisémitisme comme matrice de violence. “Ce phénomène ne surgit pas seulement aujourd’hui. Déjà, en 2016 et 2017, des attentats ciblant des lieux symboliques de la religion juive se sont produits. La stratégie nationale actuelle est une réponse gouvernementale à une menace polymorphe, qui s’adapte aux contextes et exprime sa dangerosité selon différentes orientations opérationnelles.” Angelosanto a détaillé cinq axes stratégiques de la réponse italienne : connaissance de la menace, formation, valorisation de la mémoire, sécurité des communautés juives et communication institutionnelle.
Du terrorisme international à la radicalisation en ligne : un besoin de redéfinition conceptuelle
Le directeur général de la Public Safety Lucio Pifferi, a évoqué la continuité historique de la menace terroriste, désormais adaptée à la dimension numérique. “Notre pays a fait face à des épisodes graves de terrorisme, de Fiumicino à la synagogue de Rome. Aujourd’hui, le risque du terrorisme international reste un axe principal d’attaque contre nos démocraties, mais il s’articule à travers le web, grâce à sa capacité pérvasive.” L’analyse des transformations de ce phénomène est cruciale : “Des loups solitaires à la radicalisation en ligne, de nombreuses opérations visent des sujets radicalisés via la toile. La principale préoccupation est d’endiguer la diffusion de contenus ciblant les plus vulnérables, souvent à travers des plateformes de jeu.” La conclusion est claire : “Nous assistons à un phénomène d’hybridation de la menace, exploitant les vulnérabilités individuelles et la jeunesse pour radicaliser ou recruter, même par des États tiers.”
Vivre dans un écosystème cyber-social de menaces convergentes
Le criminologue Arije Antinori, chercheur à la Sapienza et expert senior auprès du Centre européen de connaissance sur la prévention de la radicalisation, a présenté une analyse académique : “Internet doit être perçu comme un écosystème cyber-social, où se manifestent des menaces symétriques et asymétriques en évolution continue. C’est un contexte de menaces convergentes, alliant désinformation endémique, conflits cognitifs et dynamiques hybrides.” Les menaces, aussi bien informatives qu’émotionnelles, reposent sur des processus de communication horizontaux qui transforment la perception en mobilisation. Aujourd’hui, la haine se propage comme une émotion collective, plus que comme une idéologie organisée.
Nécessité de compétences interdisciplinaires pour appréhender les mécanismes des algorithmes
Le directeur de recherche du CNR Antonio Scala, expert en systèmes complexes, a mis en lumière l’aspect technologique de la menace : “Il est crucial de rassembler diverses expertises pour appréhender les phénomènes exploitant la nature des algorithmes et les biais cognitifs des masses digitales.” “Seule une synergie entre compétences mathématiques, sociologiques et psychologiques nous permettra de comprendre comment la viralité numérique se transforme en un mécanisme politique,” a ajouté le directeur.
Les réseaux sociaux comme laboratoire d’alternatives à la démocratie représentative
Dans le domaine de la sécurité entreprise, Giovanni Calabresi, vice-directeur de la Direction de la Protection des Entreprises de SOGIN, a déclaré : “Les médias sociaux ont émergé comme un nouveau terrain d’expansion des propositions alternatives à la démocratie représentative. Les acteurs hostiles et les mouvements contraires opèrent via désinformation et propagande, utilisant le langage de la toile pour construire un consensus et une polarisation.”
De la radicalisation à la guerre de l’information
Les intervenants ont esquissé un tableau où la menace évolutive s’aligne avec la transformation technologique. Après le méga-attentat d’Hamas contre Israël en octobre 2023, la propagande antagoniste en Italie a progressivement radicalisé les manifestations pro-palestiniennes, les reliant à d’autres causes, du militarisme à l’anti-fascisme, en jusqu’à l’écologisme, générant un langage de conflit social diffus. Parallèlement, la menace des extrémistes de droite suprematistes et accélérationnistes, utilisant le web pour inciter à la violence, s’est intensifiée. Ces deux phénomènes alimentent un climat d’agitation permanents, marqué par la violence verbale et l’antisémitisme.
Les ingérences étrangères et la dimension géopolitique de la désinformation
À ces dynamiques internes s’ajoutent les ingérences occultes de la Russie, de la Chine et de l’Iran, qui cherchent à déstabiliser les démocraties occidentales par des campagnes de désinformation, manipulations narratives et exploitation des divisions sociales. Moscou utilise la guerre de l’information comme outil stratégique d’influence, visant à fragmenter la cohésion euro-atlantique. Pékin agit de manière plus subtile, en combinant diplomatie digitale et contrôle technologique. Téhéran, quant à lui, s’appuie sur des réseaux idéologiques et religieux pour amplifier des messages antagonistes et anti-occidentaux. L’Italie, carrefour géopolitique et informationnel, devient un observatoire sensible de ces dynamiques où se mêlent récits globaux et tensions internes. Ce congrès illustre comment la menace réside autant dans les attaques physiques que dans les narrations qui déforment la perception collective. La Social Media Intelligence émerge donc comme un moyen de préserver la clarté stratégique des sociétés ouvertes.
Points à retenir
- La désinformation est un enjeu majeur pour la sécurité nationale dans le contexte numérique actuel.
- L’antisémitisme est présenté comme une menace complexe et nécessite une approche systémique pour sa prévention.
- Les dynamiques de radicalisation se déplacent de l’activité physique à la sphère numérique, rendant la prévention encore plus essentielle.
- La convergence des menaces dans un écosystème cyber-social exige des compétences pluridisciplinaires pour être efficacement abordée.
- Les réseaux sociaux jouent un rôle croissant dans la propagation de divers mouvements d’opposition à la démocratie représentative.
Cette réflexion me pousse à m’interroger sur la fragilité de nos sociétés face à la rapidité de la désinformation et sur l’importance cruciale d’une éducation numérique renforcée. Il est évident que la lutte contre la radicalisation et les discours de haine doit nous mobiliser tous, car chaque acteur, qu’il soit individuel ou institutionnel, a un rôle à jouer pour restaurer un dialogue constructif dans notre société. Il est essentiel de réfléchir à des stratégies innovantes et collaboratives pour contrer ce phénomène qui menace notre cohésion sociale.
