Londres La bataille pour la suprématie mondiale au XXIe siècle se joue entre la Chine et les États-Unis, où le contrôle technologique est devenu crucial. Aujourd’hui, les enjeux ne concernent plus la poudre à canon, mais les puces électroniques. Dans ce contexte, DeepSeek fait son apparition, une start-up chinoise jusqu’alors méconnue qui déclenche un vent de panique au sein des géants de la technologie : Alphabet, Amazon, Apple, Meta Platforms, Microsoft, Nvidia et Tesla.
La plus touchée par cette arrivée disruptive est Nvidia, le titan des semi-conducteurs, indispensable pour l’ensemble des technologies modernes – ordinateurs, téléphones, véhicules électriques – et, surtout, pour continuer à dominer le lucrative secteur de l’intelligence artificielle.
En une seule journée, Nvidia, qui externalise sa production auprès de la Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), a vu son action chuter de 17 %. D’autres entreprises du secteur ont également subi ce choc. Les fondations du marché, telles qu’elles existent actuellement, commencent à trembler, et on pourrait assister à un effet domino, tant sur le plan économique que politique.
Le secteur des puces est stratégique, ce qui explique l’initiative du président Joe Biden avec la Chips Act en 2022, visant à relocaliser la fabrication et la recherche de semi-conducteurs aux États-Unis. Ainsi, l’administration américaine a interdit en novembre 2022 l’exportation de puces de dernière génération vers la Chine, dans le but de contrecarrer Pékin dans le domaine technologique. Donald Trump, de retour au pouvoir, a poursuivi cette offensive avec des menaces de tarifs douaniers et des ambitions d’acquisition de territoires tels que le canal de Panama ou le Groenland.
Chee Meng Tan, professeur associé à l’Université de Nottingham en Malaisie, souligne que Trump a nommé des figures clés, comme Marco Rubio et Mike Waltz, qui considèrent la Chine comme une menace pour la sécurité nationale. Dans ce contexte, la dépendance à Taiwan pour une industrie aussi stratégique devient risquée, d’autant plus que, même si il fonctionne comme un État indépendant, la Chine la revendique comme étant son propre territoire.
Un éclairage sur l’Empire State
Mais est-il justifié d’alerter sur une révolution avec DeepSeek ? Prenons l’exemple de l’Empire State Building, emblème de Manhattan. Lors de son inauguration en 1931, le président Herbert Hoover a allumé ses 3,2 millions d’ampoules incandescentes. En 2009, une rénovation énergétique a permis de réduire ce nombre grâce aux ampoules LED, qui consomment six fois moins d’énergie. Pour obtenir la même luminosité aujourd’hui, il suffirait d’utiliser environ 533 000 LED.
De manière analogue, DeepSeek aurait réussi à optimiser ses algorithmes pour économiser des ressources. En effet, l’intelligence artificielle de DeepSeek consomme beaucoup moins de puces haut de gamme et nécessite moins d’énergie pour refroidir les centres de données. Néanmoins, des préoccupations subsistent concernant la censure exercée sur certains événements historiques, comme ceux de Tiananmen en 1989.
Xavier Brun, économiste à l’Université Pompeu Fabra, compare DeepSeek à un hôpital, soulignant que, pendant que ChatGPT consulte tous les spécialistes, DeepSeek se concentre sur les mots-clés d’une question pour se diriger directement vers le bon expert. Cela réduirait sensiblement les coûts.
Jerry Spanakis, un enseignant à la Faculté des Sciences et Ingénierie de l’Université de Maastricht, va plus loin en affirmant que DeepSeek pourrait représenter un changement profond dans le développement de l’intelligence artificielle. Avec des coûts d’entraînement significativement inférieurs à ceux des modèles concurrents, la question d’investissement se pose : est-ce vraiment nécessaire de débourser des montants exorbitants pour l’IA ?
« Cette situation montre que Nvidia n’est peut-être plus indispensable pour le développement de l’IA », explique Brun. Les autres fabricants de semi-conducteurs pourraient également voir leurs perspectives de vente diminuer.
Les retombées pourraient s’étendre à toutes les industries liées à l’IA, impactant la production de haute performance, l’approvisionnement énergétique, et même la construction des centres de données.
Ainsi, DeepSeek pourrait bien avoir un impact sur l’économie de l’IA, la rendant plus abordable et, paradoxalement, affaiblissant la domination des « broligarchs » américains.
Pour Chee Meng Tan, il est important de rester prudent et d’attendre de voir si DeepSeek répondra aux attentes générées. Mais la confirmation de ces nouvelles pourrait également signifier une plus grande accessibilité à l’intelligence artificielle, semblable à l’évolution des ordinateurs personnels dans les années 90.
Quelles conséquences pour Taiwan ?
D’après Trump, Taiwan ne contribue pas suffisamment à sa propre défense. Actuellement, TSMC construit une usine à Phoenix, Arizona, un mouvement qui, en partie, découle de la Chips Act de Biden. Pendant ce temps, Intel investit également massivement aux États-Unis, dans l’espoir de ramener la production de semi-conducteurs sur le sol américain, ce qui pourrait réduire la pression sur Taiwan face à la menace chinoise.
Chee Meng Tan partage des inquiétudes quant à la capacité de Taiwan à maintenir sa sécurité si son importance stratégique s’amenuise, même si les usines en construction mettront du temps à devenir opérationnelles. Le caractère imprévisible des futures négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine pourrait également aggraver la situation.
Le rôle de l’Europe
La compétition mondiale se joue aussi sur d’autres terrains, notamment en Inde où des usines de puces sont en cours de construction. En revanche, l’Europe reste en retrait, avec des investissements en matière d’IA largement inférieurs à ceux des États-Unis et de la Chine.
Ursula von der Leyen a présenté un plan, « Europe d’abord », mais les résultats concrets manquent pour l’instant. Chee Meng Tan souligne que les initiatives de l’UE en matière d’IA sont peu pertinentes comparées à celles des autres grandes nations.
Xavier Brun résume la situation en rappelant une citation de Thierry Breton : « Les États-Unis et la Chine sont déjà loin devant », métaphore qui illustre le retard pris par l’Europe dans cette course technologique.
Points à retenir
- DeepSeek pourrait redéfinir l’architecture de l’IA, rendant la technologie plus accessible.
- Les conséquences économiques sur le marché des semi-conducteurs pourraient être significatives, avec potentiellement moins de dépendance à Nvidia.
- Cela pourrait échanger la dynamique stratégique entre Taiwan et les États-Unis à mesure que la construction d’usines avance sur le sol américain.
- L’Europe doit intensifier ses investissements dans l’IA pour ne pas tomber davantage derrière ses concurrents.
- Le climat de compétition entre la Chine et les États-Unis pourrait forcer l’innovation, mais aussi intensifier les tensions géopolitiques.
En somme, l’émergence de DeepSeek s’inscrit dans un contexte de tension technologique accrue, posant des questions sur l’avenir de l’IA et ses implications géopolitiques. Alors que la course aux technologies de pointe continue, il est essentiel de s’interroger sur les conséquences de ces innovations pour le paysage économique et politique mondial.
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