En 1981, Miguel Delibes publiait Los santos inocentes, un roman poignant qui dénonce le classisme et les injustices dans le milieu rural. Auteur également de Cinco horas con Mario, Delibes signe ici un portrait saisissant d’une famille de paysans de l’Estrémadure, qui en 1963 doit faire face aux abus incessants de leurs « seigneurs ».
Le rapport de domination des grands propriétaires terriens sur ceux qui travaillent réellement la terre reste un thème d’actualité, ce qui explique l’impact émotionnel durable du roman et de son adaptation cinématographique. Réalisé par Mario Camus en 1984, ce film est une perle du cinéma espagnol, mais quittera bientôt Netflix, le 30 septembre prochain.
Distinguée au Festival de Cannes par un Prix d’Interprétation Masculine à parts égales pour Alfredo Landa et Francisco Rabal, ainsi qu’une Mention Spéciale du Jury, l’œuvre raconte la vie d’une famille paysanne : Paco « el Bajo » (Landa), son épouse Régula (Terele Pávez) et leurs enfants. L’arrivée d’Azarías (Rabal), frère de Régula atteint d’un handicap, ainsi que la relation d’asservissement à l’égard du jeune maître Iván, exacerbent une cohabitation marquée par l’humiliation, la chasse comme symbole de pouvoir et une violence structurelle qui aboutit à un dénouement tragique.
Mario Camus, fidèle à la sobriété du roman de Delibes, opte pour une mise en scène épurée, divisant le récit en quatre grands tableaux dramatiques. Mutismes, regards et ellipses deviennent autant d’outils pour développer lentement ce scénario intense, sublimé par des prestations d’acteurs remarquables.
Le casting rassemble certains des plus grands noms du cinéma espagnol : Alfredo Landa incarne un ouvrier loyal et dévoué, Terele Pávez joue sa femme, pilier de la famille, Francisco Rabal est touchant en homme à l’âme d’enfant, tandis que Juan Diego personnifie le seigneur tout-puissant. Le reste du casting comprend Agustín González, Ágata Lys, Mary Carrillo, Maribel Martín, Manuel Zarzo et même un jeune Liberto Rabal, fils à l’écran d’Iván.
Tourné en Estrémadure, notamment à Mérida, Zafra et Alburquerque, Los santos inocentes transcende l’histoire d’une famille de paysans pour dénoncer le système quasi-féodal du franquisme. Les paysans, assimilés à des quasi-esclaves, subissaient une oppression constante, tout en gardant parfois un souffle de rébellion face à la résignation imposée.

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Une des métaphores les plus fortes du film repose sur la nature et la chasse : elles symbolisent la domination, le rapport entre le chasseur et la proie, des rôles qui se brouillent peu à peu au fil du récit. La texture visuelle, austère et parfois étouffante, renforce ce message fataliste sur l’immobilisme social et la difficulté de mobilité entre les classes.
Avec cette adaptation, Mario Camus signe l’un des plus grands succès du cinéma espagnol, ayant engrangé plus de 3,1 millions d’euros depuis sa sortie. Mais au-delà du succès commercial, ce film reste une œuvre majeure. Le compte à rebours est lancé pour le découvrir ou le revoir sur Netflix.
Points à retenir
- Thème central : La dénonciation du classisme et des inégalités persistantes dans les campagnes espagnoles au temps du franquisme.
- Adaptation fidèle : La sobriété du style de Delibes est respectée avec une mise en scène épurée et des acteurs au jeu mesuré mais puissant.
- Symbolisme : La chasse représente l’oppression et la domination sociale, une allégorie filée tout au long du film.
- Succès majeur : Chef-d’œuvre du cinéma espagnol, Los santos inocentes reste un classique incontournable malgré son retrait imminent de certaines plateformes.
- Contexte historique : Un portrait critique du système pseudoféodal sous le régime franquiste, soulignant les tensions entre servitude et rébellion.
Au-delà de sa pertinence historique et sociale, on peut se demander si le cinéma a vraiment changé la donne pour ceux qui vivent aujourd’hui encore des situations de domination semblables. Car, entre nous, rien ne garantit que le spectateur sorti de la salle ait soudain la force de transformer ces indignations en actes concrets. Mais bon, peut-être est-ce là tout l’art du cinéma : faire réfléchir sans trop bousculer, nous laisser face à nos contradictions… jusqu’à la prochaine séance.
