L’internet face à la menace des intelligences artificielles
Autrefois, les internautes parcouraient le web, aujourd’hui, ce sont plutôt des envahisseurs numériques qui siphonnent les connaissances des sites. Cependant, ces derniers ne rapportent pas un sou. Une situation insoutenable.
La recherche sur Google est devenue le mot d’ordre de l’ère numérique. Peu de technologies ont autant influencé la diffusion du savoir durant les 25 dernières années que les moteurs de recherche. Mais cette époque touche à sa fin. Des experts évoquent même le terme de « Google Zéro » – une prospective où le moteur de recherche disparaît, remplacé par des « machines de réponse ».
Concevez l’internet tel une bibliothèque numérique : Google en est le bibliothécaire fiable. Les internautes posent des questions, et Google sait exactement où trouver les réponses. Les sites sont comme des livres, offrant un accès libre à leur savoir. En contrepartie, Google envoie des lecteurs vers ces sites.
Cependant, ce modèle est désormais remis en question par des chatbots comme ChatGPT, qui répondent directement aux questions, rendant la visite des sites superflue.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les sites web subissent une chute significative du nombre de visiteurs en provenance de moteurs de recherche, notamment ceux partageant des informations sur la santé ou le mode de vie. Au lieu de se tourner vers Google, les internautes privilégient ces chatbots. Selon des données de l’analytique internet, les renvois vers ces sites ont chuté de 10 % au cours de l’année écoulée, ce qui n’est guère réjouissant pour les responsables de ces plateformes.
Une invasion des « crawlers »
Quand on interroge ChatGPT sur des sujets variés, on obtient des réponses détaillées, souvent sans avoir besoin de liens supplémentaires. Pour l’utilisateur, c’est une solution bien plus pratique que de naviguer à travers plusieurs sites.
Cela suscite l’inquiétude parmi les responsables de sites web. Leur modèle économique repose sur la venue de visiteurs, qui voient des publicités, achètent des produits ou souscrivent à des abonnements. L’absence de visiteurs signifie une chute des revenus, un problème alarmant souligné par divers experts.
Les statistiques de Cloudflare, une entreprise qui propose des solutions pour améliorer la sécurité et la performance des sites web, montrent qu’une majorité de l’activité sur ces sites provient désormais de bots automatisés qui aspirent leur contenu.
Ces bots, ou crawlers, sont la chasse gardée des entreprises d’IA, recherchant des textes, images et vidéos à utiliser pour entraîner leurs modèles ou répondre aux requêtes des utilisateurs. Si parfois, ces chatbots dirigent quelques humains vers des sites, la majorité de leur trafic reste dominé par ces programmes automatisés.
Un exemple marquant est celui du chatbot Claude d’Anthropic : pour chaque humain qu’il envoie sur un site, près de 30 000 passages de crawlers ont lieu pour en siphonner le contenu.
Coûts croissants et clientèle déclinante
La montée du trafic des crawlers entraîne de nouveaux défis pour les gestionnaires de sites. Cela ne se limite pas au vol de propriété intellectuelle, mais engendre également des coûts supplémentaires. En effet, les opérateurs de sites paient des frais supérieurs aux entreprises comme Cloudflare, en fonction du volume de trafic.
Dans le passé, chaque visiteur humain était un client potentiel, mais aujourd’hui, un bot non seulement accapare le contenu sans frais, mais engendre aussi des coûts accrus.
Actuellement, les gestionnaires de sites peinent à se défendre contre cette invasion de crawlers. Bien qu’ils puissent spécifier, à travers un fichier nommé robots.txt, quels bots peuvent accéder à quel contenu, ces directives manquent d’enforcement strict. Ainsi, environ un bot sur huit ne respecte même pas ces instructions.
Cloudflare a récemment introduit une technologie prometteuse, permettant aux responsables de sites de détecter automatiquement les crawlers et de les bloquer si nécessaire. Cette approche inclut même la mise en place d’un système de paiement par accès pour ces bots, une initiative que son PDG a qualifiée de « Jour de l’Indépendance du Contenu ».
Google : à la fois acteur et problème
Cependant, la situation est encore plus complexe. Google évolue aussi vers un modèle d’« machine de réponse », minimisant les liens vers des sources externes. En mai 2024, l’introduction de la fonction « aperçu avec IA » a donné lieu à des réponses générées par IA directement sous le champ de recherche, reléguant les résultats de recherche classiques au second plan.
Une étude menée par Pew Research a révélé que deux tiers des utilisateurs ayant vu une réponse AI n’ont cliqué sur un lien que 8 % du temps. En l’absence d’un tel aperçu, les utilisateurs avaient tendance à cliquer deux fois plus souvent sur les liens.
Si la tendance se poursuit, cela pourrait signifier un désastre imminent pour les opérateurs de sites. Le lancement du « mode AI » par Google, similaire à un chatbot, soulève des inquiétudes quant à une possible diminution des clics et, par conséquent, un affaiblissement de l’internet tel que nous le connaissons.
Points à retenir
- Changement de paradigme : Les chatbots modifient la dynamique de la recherche d’informations en ligne, privilégier les réponses directes plutôt que la consultation de multiples sources.
- Impact sur le trafic : La diminution du trafic issu des moteurs de recherche peut avoir des répercussions considérables sur les revenus des sites.
- Nouveaux enjeux financiers : Avec l’augmentation des coûts liés à l’accès des crawlers, les opérateurs de sites doivent repenser leur modèle économique pour y faire face.
En somme, ces changements nous poussent à réfléchir sur l’avenir de l’internet et la manière dont répondre à ces nouvelles dynamiques. Les questions demeurent : comment les responsables de sites pourront-ils s’adapter? Et, même plus largement, comment la société peut-elle garantir un équilibre entre innovation technologique et préservation des ressources d’information en ligne?
