Masayoshi Son, président-directeur général de SoftBank Group, se positionne pour une révolution majeure : selon lui, l’intelligence artificielle super-intelligente (ASI), capable d’être 10 000 fois plus performante que l’humain, sera une réalité dans seulement dix ans. Cette prophétie audacieuse s’inscrit dans un parcours marqué par des paris technologiques osés, à l’image de son investissement initial de 20 millions de dollars dans Alibaba en 2000, investissement qui a rapporté des milliards à SoftBank.
Le milliardaire japonais souhaite aujourd’hui renouveler cette réussite par une série d’investissements stratégiques dans des entreprises d’intelligence artificielle, pour faire de SoftBank un acteur incontournable de ce virage technologique.
Son obsession pour l’IA remonte loin dans le temps. Deux anciens cadres de SoftBank témoignent que bien avant son enthousiasme public, Son parlait déjà avec passion de la singularité — ce moment où l’intelligence des machines surpassera celle des humains.
Les paris de SoftBank sur l’intelligence artificielle
Pour Masayoshi Son, l’IA revêt une dimension presque intime.
« SoftBank a été fondée dans un but précis ; et moi, Masa Son, je crois être né pour réaliser l’ASI », expliquait-il l’an dernier.
Cette conviction explique la stratégie agressive de SoftBank ces dernières années pour se placer au cœur de l’essor de l’IA.
En 2016, SoftBank a racheté le concepteur de puces Arm pour environ 32 milliards de dollars. Aujourd’hui valorisée à plus de 145 milliards, Arm ne se contente plus de faire fonctionner quasiment tous les smartphones, elle s’impose aussi comme un acteur clé des infrastructures AI — ses puces étant notamment intégrées aux systèmes de centres de données de Nvidia.
En mars, SoftBank a aussi annoncé l’acquisition d’Ampere Computing, un autre fabricant de puces, pour 6,5 milliards de dollars.
OpenAI, créateur de ChatGPT, est une autre prise majeure. SoftBank prévoit d’investir près de 4,8 trillions de yens (environ 32,7 milliards de dollars) dans cette startup hors norme.
Au-delà, le groupe japonais a multiplié les investissements dans des sociétés couvrant tout l’écosystème de l’IA, de la conception des semi-conducteurs aux applications en passant par les services cloud et la robotique.
« La stratégie IA de SoftBank est holistique, intégrant matériel, logiciels, infrastructure et robotique ainsi que des services cloud de pointe, dans des secteurs-clés comme l’entreprise, l’éducation, la santé et les systèmes autonomes », souligne Neil Shah, cofondateur du cabinet Counterpoint Research.
Le but de Son est de créer un écosystème d’IA cohérent et profondément intégré, conçu pour générer de la valeur sur le long terme.
Des débuts axés sur les ordinateurs cérébraux et la robotique
En 2010, dans le cadre de la « Vision 30 ans » de SoftBank, Son présentait déjà l’idée d’ordinateurs capables d’apprendre et de se programmer eux-mêmes, des « brain computers ».
Il a aussi très tôt misé sur la robotique. Alors que Justin Huang de Nvidia ou Elon Musk chez Tesla évoquent aujourd’hui la robotique comme un champs majeur pour l’IA, Son y pensait il y a plus d’une décennie.
En 2012, SoftBank prend le contrôle majoritaire d’Aldebaran, une entreprise française. Deux ans plus tard, Pepper, le premier robot personnel capable de reconnaître les émotions, voit le jour. Malgré l’ambition, l’épopée Pepper a tourné court : SoftBank a cessé sa production en 2020, et Aldebaran a été cédé en 2022.
Mais ce projet a mis en lumière l’intérêt profond de Son pour les applications futures de l’intelligence artificielle.
Il travaillait aussi en coulisses sur un projet ambitieux : le Vision Fund, créé en 2017 avec 100 milliards de dollars pour investir massivement dans la tech.
À travers ce fonds, SoftBank a pris des positions audacieuses dans des entreprises mondiales, notamment dans les services de mobilité comme Uber et Didi.
Cependant, certains investissements, notamment en Chine ou dans WeWork, ont généré d’importantes pertes qui ont entaché la réputation du Vision Fund jusqu’en 2023.
Une vision parfois en avance sur son temps
Certains paris, comme ceux sur Uber ou Didi, furent mal perçus à cause de leur modèle économique fragile et du burn rate élevé de ces entreprises.
Mais cette approche s’inscrit aussi dans la vision qu’avait Son de l’IA dès le début : la voiture autonome représenterait son premier terrain d’application majeur.
Finalement, les voitures autonomes tardent à se généraliser, malgré les services commerciaux lancés par Waymo, acteur dans lequel SoftBank a aussi investi.
Après des pertes record pour le Vision Fund en 2022, Son a adopté une posture plus prudente, réduisant ses investissements. Or, c’est précisément à ce moment que des entreprises comme OpenAI commençaient à émerger sur le devant de la scène.
Son regrette d’ailleurs que SoftBank n’ait pas pu investir plus tôt dans OpenAI, réservant ses ressources à d’autres dossiers, laissant Microsoft prendre l’initiative en 2019.
Pour SoftBank, cet épisode n’est pas vu comme une opportunité ratée mais plutôt comme la confirmation que le cycle d’investissement dans l’IA est encore naissant.
Risques et opportunités dans un domaine en pleine évolution
Le secteur de l’IA évolue rapidement, des puces aux modèles logiciels en passant par les applications finales.
Les géants américains et chinois rivalisent pour développer une intelligence artificielle générale (AGI) — un concept qui désigne globalement une IA surpassant les capacités humaines.
Cependant, la course est semée d’imprévus. Cette année, la firme chinoise DeepSeek a surpris le marché avec un modèle de raisonnement développé à moindre coût, remettant en question la suprématie supposée des États-Unis, dans un contexte de restrictions à l’exportation de technologies avancées.
Ce type d’innovations inattendues constitue un risque notable pour les investisseurs comme SoftBank.
« Comme dans beaucoup d’investissements technologiques, le principal défi est d’identifier les technologies gagnantes. SoftBank mise majoritairement sur les leaders actuels, mais l’IA est encore à ses débuts, et d’autres challengers peuvent surgir de nulle part », note Dan Baker, analyste senior chez Morningstar.
Pour Masayoshi Son, la perspective est à très long terme : SoftBank se prépare à exister et évoluer pendant 300 ans, ambition que l’on retrouve dans ses choix audacieux et son appétit pour des valorisations élevées.
Un ancien cadre souligne : « Il a commis des erreurs, mais il suit une direction cohérente : devenir un acteur majeur de l’IA, et il s’y emploie avec conviction. »
Points à retenir
- Masayoshi Son parie sur l’intelligence artificielle super-intelligente dans un horizon d’une décennie.
- SoftBank a construit un écosystème complet couvrant puces, logiciels, infrastructure et applications métier autour de l’IA.
- Le groupe a rapidement su investir dans des pionniers comme Arm, OpenAI ou encore Ampere Computing.
- Son a un historique de prises de risque majeures, parfois en avance sur le marché, comme avec Pepper ou le Vision Fund.
- Le chemin n’a pas toujours été linéaire : quelques erreurs stratégiques ont influencé la capacité d’investissement au moment crucial de l’essor de certains acteurs IA.
- Le secteur de l’IA reste un terrain mouvant, où l’émergence de nouveaux challengers peut bouleverser la hiérarchie des acteurs en place.
- L’approche de Son reste marquée par une vision à long terme, avec l’ambition de pérenniser SoftBank sur plusieurs siècles.
Au final, on ne peut que saluer cette capacité à miser sur de grands bouleversements technologiques — même si, entre les coups d’avance et les ratés, on se demande parfois si Masayoshi Son n’est pas un peu le Don Quichotte de l’intelligence artificielle, combattant des moulins à vents numériques qui finiront peut-être par devenir des géants… ou pas. En tout cas, pour ceux qui aiment le suspense, la suite promet d’être captivante.