Face à l’usage croissant de l’intelligence artificielle (IA) par les diplômés universitaires pour postuler, l’une des plus grandes agences de recrutement au Royaume-Uni accélère le passage vers des évaluations en présentiel plus fréquentes.
Teach First, une organisation caritative qui facilite l’entrée des jeunes diplômés dans l’enseignement, annonce qu’elle anticipera le remplacement des tests majoritairement écrits – faciles à biaiser grâce à l’aide invisible de l’IA – par des exercices où les candidats doivent accomplir des tâches concrètes, comme présenter des « micro-leçons » devant un jury.
Cette décision intervient alors que l’utilisation de l’IA pour postuler est passée de 38% des candidats l’année dernière à 50% cette année, selon une étude réalisée par Bright Network, spécialiste du recrutement des jeunes diplômés.
Patrick Dempsey, directeur des programmes chez Teach First, souligne une hausse d’environ 30% du nombre de candidatures par rapport à la même période l’an passé, avec une part notable d’IA dans le processus. Cette tendance s’explique en partie par un marché de l’emploi moins tendu, mais surtout par une facilité décuplée à envoyer simultanément plusieurs candidatures grâce à l’automatisation.
« La nécessité d’accélérer la transition des évaluations écrites vers des évaluations basées sur des tâches pratiques devient évidente », explique-t-il. Selon Dempsey, l’usage de l’IA passe souvent inaperçu, bien que certains indices trahissent son intervention. « Parfois, les candidats oublient de retirer les derniers mots générés par ChatGPT dans leurs réponses et sont ainsi recalés », ajoute-t-il avec un brin d’ironie.
Utiliser des outils d’IA facilite la soumission simultanée de plusieurs candidatures, explique Patrick Dempsey de Teach First.
Bright Network révèle que la moitié des étudiants et jeunes diplômés recourent désormais à l’IA lors de leurs candidatures. Plus d’un quart des entreprises envisagent même d’établir des règles encadrant l’usage de ces technologies pour la prochaine saison de recrutement.
Kirsten Barnes, responsable de la plateforme digitale de Bright Network, constate une « explosion » du volume de candidatures, grâce à ces outils accessibles à tous les âges.
Paradoxalement, cette période de progrès technologique coïncide avec un marché de l’emploi un peu plus morose pour les jeunes : l’offre d’emplois pour diplômés et débutants sans diplôme a chuté de 32 % depuis le lancement de ChatGPT fin 2022, selon Adzuna. Cette catégorie ne représente plus que 25 % des offres au Royaume-Uni, contre 28,9 % l’année précédente.
Indeed, autre acteur majeur des recherches d’emploi, confirme une baisse de 33 % des annonces pour jeunes diplômés à la mi-juin, comparé à l’année précédente, ce qui signe le marché le plus difficile depuis 2018.
Cependant, le coup de semonce semble moins grave selon certaines études. L’Institut des employeurs d’étudiants note une baisse de 7 % des postes pour diplômés, contre une hausse de 23 % des offres pour les jeunes sans diplôme, aboutissant à une légère progression globale du marché. De son côté, Group GTI observe même une augmentation de 8 % des offres sur les plateformes universitaires.
Les entretiens avec des agences spécialisées montrent que, malgré son impact croissant, l’IA n’a pas encore bouleversé le marché des jeunes entrants dans le monde professionnel, mais ses effets sont inéluctables. Les nouvelles générations doivent dès à présent maîtriser ces outils pour espérer avancer.
James Reed, PDG de l’agence Reed, exprime sa compassion pour ces jeunes diplômés endettés, confrontés à un marché difficile. Il invite les universités à revoir leurs méthodes pour mieux préparer leurs étudiants, car, assure-t-il, « dans cinq ans, le marché du travail sera méconnaissable » sous l’influence de l’IA.
Points à retenir
- L’essor de l’IA dans les candidatures pousse les recruteurs à privilégier les évaluations en direct et les mises en situation concrètes.
- La facilité d’envoyer plusieurs candidatures simultanément grâce à l’IA engendre un afflux massif, pas toujours synonyme de qualité.
- Des pratiques subtiles, comme le camouflage de mots-clés invisibles sur le CV, suggèrent que la triche technologique a ses supporters créatifs.
- Le marché de l’emploi pour jeunes diplômés est en légère contraction, mais les postes sans diplôme connaissent un regain, ce qui équilibre un peu la balance.
- Former à l’IA ne devrait plus être une option mais une urgence, au risque de se retrouver dépassé dans un univers professionnel transformé.
Alors, face à ce tsunami numérique, peut-être devrions-nous tous relire nos CV à la loupe et apprendre à donner une mini-leçon, souriant à l’idée que, bientôt, seul le vrai talent (et une bonne dose d’humour) fera la différence. Qui sait, dans cinq ans, le recruteur idéal ne sera-t-il pas une IA ? Ou pire, un humain un peu dépassé essayant de suivre le rythme. En tout cas, préparez-vous, le futur du travail s’annonce aussi fascinant que déroutant.