Le puissant modèle d’IA récemment développé par l’entreprise chinoise Moonshot AI exacerbe le conflit commercial entre les États-Unis et la Chine. Des responsables de l’administration américaine ont accusé Moonshot AI de “vol” de technologies américaines en matière d’IA, menaçant de répercussions. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a mentionné sur la plateforme X que des sanctions et l’inscription sur la “Entity List”, une liste noire du gouvernement, sont à l’étude, ce qui entrainerait des restrictions sur les échanges avec la Chine. D’autres entreprises chinoises dans le secteur de l’IA ont déjà fait l’objet de sanctions.
Peu après, Pékin a réagi en condamnant les menaces émises par Washington. Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères a affirmé que la politisation des sciences, des technologies et de l’économie n’était pas acceptable, soulignant que cela nuirait au “développement global de l’Intelligence Artificielle”, ce qui ne servirait pas les intérêts des deux pays.
Une coopération mondiale nécessaire
La rapide évolution de l’IA et la compétition acharnée entre les équipes de développement des deux côtés du Pacifique ont désormais des implications politiques. La semaine dernière, le président chinois Xi Jinping a annoncé la création d’une organisation mondiale pour la coopération en matière d’IA (WAICO), avec la participation de 29 pays. Dans son discours, il a critiqué les États-Unis en déclarant que le développement de l’IA ne devrait pas être l’affaire d’un seul pays, mais plutôt une “symphonie de coopération internationale”. Les États-Unis avaient auparavant tenté de dissuader d’autres pays de rejoindre cette initiative, comme l’a signalé une diplomate européenne. Un sommet entre les deux superpuissances concernant l’IA est également prévu en septembre, selon des sources.
Les États-Unis accusent leurs concurrents chinois de méthodes déloyales. Michael Kratsios, conseiller technologique auprès de l’ancien président Donald Trump, a déclaré que Moonshot AI avait recours à des pratiques “inacceptables” dans le développement de son modèle “Kimi K3”, en s’inspirant de modèles américains comme celui de Fable, appartenant à Anthropic.
Selon Kratsios, Moonshot aurait utilisé une technique de “distillation” pour entraîner son modèle, une méthode généralement considérée comme légitime dans le secteur, mais qu’il accuse d’avoir été menée de manière secrète et “industrielle” pour dérober la technologie américaine. De plus, la société aurait acquis des serveurs avec des puces IA de Nvidia, interdits à l’exportation.
Un défi pour les introductions en bourse
La présentation de Kimi K3 par Moonshot a fait grand bruit. Ce modèle a obtenu des résultats comparables à ceux des meilleurs modèles d’Anthropic et d’OpenAI dans des tests de comparaison. Contrairement à ses concurrents américains, Moonshot adopte une stratégie ouverte : les paramètres du modèle sont accessibles au public et Kimi K3 peut être téléchargé et modifié gratuitement, bien que son utilisation commerciale soit payante mais moins coûteuse.
Cela constitue une menace pour les produits plus coûteux de leurs rivaux américains, remettant en question leurs valorisations élevées. Anthropic et OpenAI ont récemment été valorisés à près d’un trillion de dollars et préparent leurs introductions en bourse, tout comme Moonshot. D’autres développeurs d’IA chinois, comme Zhipu AI et Minimax, sont déjà cotés à la bourse de Hong Kong.
Anthropic accuse Moonshot et d’autres concurrents chinois de distillation illégale de leurs modèles. Sarah Heck, responsable des affaires politiques chez Anthropic, a récemment remercié Kratsios pour ses commentaires sur la plateforme X, affirmant que “la distillation hostile est un vol de propriété intellectuelle et du renseignement industriel, et cela soutient les capacités militaires et de renseignement d’un adversaire.” Pour elle, c’est une “défi national” pour les États-Unis.
L’essor des modèles chinois en Occident
Malgré les tensions politiques, les modèles d’IA chinois continuent de se répandre en Occident. Une analyse de Vercel, fournisseur d’infrastructure IA américain, montre que plus d’un billion de “tokens” issus de principaux fournisseurs d’IA sont traités quotidiennement sur leur plateforme. En juin, le fournisseur chinois Deepseek a traité plus d’un cinquième de tous les tokens, se plaçant ainsi derrière Anthropic et Google, mais devant OpenAI.
D’autres fournisseurs chinois se distinguent également. Le dernier modèle de Zhipu AI a immédiatement obtenu la onzième place, observant une multiplication par cinquante de sa consommation quotidienne de tokens depuis sa sortie en juin. En juin, près d’un tiers des modèles ouverts étaient chinois, alors qu’ils n’étaient que 11 % en avril.
Toutefois, 95 % des revenus générés par les requêtes IA vont à des fournisseurs américains, ceci étant dû aux coûts inférieurs des modèles chinois. Le modèle le plus récent de Zhipu AI coûte environ un cinquième de celui d’Anthropic, le modèle Opus 4.8.
Cette différence tarifaire a notamment conduit à une réévaluation dans l’industrie allemande, où, malgré les craintes liées à l’espionnage, les modèles chinois commencent à être adoptés. Volker Pfirsching, partenaire chez Arthur D. Little, affirme que “les modèles sont bien là”, mais que leur utilisation est encore souvent à l’essai. “Il n’y a pas de signe d’un remplacement systématique des fournisseurs américains”, ajoute-t-il. Les grandes entreprises adoptent des stratégies multi-modèles, comme Siemens, qui utilise également Deepseek en plus de modèles américains et européens.
Concernant les données sensibles, une certaine réticence persiste, indique Daniel Abbou, directeur général de l’Association des entreprises d’IA. Néanmoins, les fournisseurs chinois sont jugés adéquats pour de nombreux cas d’utilisation, comme l’écriture de code logiciel. Abbou ne voit pas d’intérêt à interdire ces modèles, car cela n’en ferait qu’augmenter la dépendance envers les fournisseurs américains, tout en soulignant aussi la nécessité d’avoir des choix européens pour une souveraineté numérique.
Points à retenir
- Les tensions autour de l’IA entre les États-Unis et la Chine prennent de l’ampleur avec des accusations de vol de technologie.
- La Chine prône une coopération internationale sur l’IA plutôt qu’une approche unilatérale.
- Moonshot AI adopte une stratégie ouverte, rendant ses modèles accessibles.
- Les modèles d’IA chinois gagnent du terrain sur le marché occidental, malgré une domination américaine sur les revenus.
- Les entreprises européennes commencent à intégrer des solutions chinoises, bien que des réserves subsistent concernant des données sensibles.
En tant qu’observateur passionné des évolutions technologiques, je constate que l’essor de l’IA chinoise pose de véritables questions sur la dynamique du marché global. La coopération internationale pourrait-elle vraiment mener à un bénéfice mutuel, ou assistera-t-on à une lutte acharnée pour la suprématie technologique ? L’avenir de l’IA, que ce soit à travers un prisme de compétitivité ou de collaboration, est à la fois fascinant et inquiétant. Cette réflexion m’incite à m’interroger davantage sur le rôle que chaque nation entend jouer dans ce domaine si crucial.
