À l’ère du développement personnel et de la quête incessante de soi, les sources de conseils sont aujourd’hui innombrables. Là où l’angoissé d’antan demandait conseil à un moteur de recherche, il peut désormais engager une conversation presque profonde avec ChatGPT… ou, en Chine, avec DeepSeek.
Toutefois, certains ont l’impression que nos ancêtres détenaient une meilleure compréhension de la vie – ou du moins, savaient mieux où chercher les réponses. En Chine, cette nostalgie se manifeste par un retour massif à d’anciennes pratiques divinatoires. Depuis quelques années, des bars dédiés à la divination ont fleuri dans les grandes villes, mêlant boissons, en-cas et xuanxue, cet art spirituel ancestral. Cette mode s’explique aisément : face à un contexte économique difficile et à des ménages économes, une soirée au bar mystique revient moins cher qu’un psy ou un shopping compulsif. Ancré dans une culture mystique mêlant taoïsme, bouddhisme et folklore, ce recours au surnaturel résiste depuis des décennies aux assauts des autorités, restées méfiantes face aux superstitions.

Curieuse, je me suis laissée tenter cette semaine. Mon bar spirituel de prédilection : Qie Le, dans le quartier chic de Chaoyang à Pékin. Un jeudi soir, l’ambiance y est feutrée, entre talismans jaunes taoïstes et rideaux translucides. Parfait pour monopoliser l’attention de la diseuse de bonne aventure. Wan Mo, 36 ans, élégante dans une veste blanche façon Tang nouée de boutons chinois traditionnels, m’accueille avec une rigueur sereine : ici, c’est une question par boisson achetée.
Spécialiste du qiuqian – ces bâtons de bois que l’on secoue dans un cylindre en priant – Wan Mo m’explique que ce rituel remonte à la dynastie Jin (IIIe-IVe siècle) et a traversé guerres, révolutions culturelles, et même l’avènement de l’intelligence artificielle, toujours vénéré dans les temples taoïstes… et désormais dans les bars à cocktails de Pékin.
Je lui demande : l’IA va-t-elle bientôt remplacer mon emploi ? “Utilisez vos deux mains,” tranche-t-elle. “Concentrez-vous bien sur la question.” En bon shaman du millénaire narcissique, elle me prévient, je risque de ne pas avoir la même connexion avec les bâtons qu’un Chinois. Après quelques secousses intenses, deux bâtons tombent sur la table.
Wan Mo lit le premier : “Cela signifie que l’IA impactera ton métier… même si tu es talentueuse, tu ne peux rivaliser avec sa rapidité. Si tu écris un article, elle peut en produire dix. L’impact sera certain.”

Pas vraiment le réconfort espéré. Le second bâton annonce un délai : “Dans un à trois ans, peu de changement majeur, mais au-delà de trois ans, l’IA deviendra une force dominante.”
Exaspérée mais fidèle à l’esprit xuanxue, je commande une autre tournée. Wan Mo s’éclipse pour une pause cigarette en discutant avec un ami enthousiaste – sans doute pas encore informé de ce que lui réserve l’IA ou tout simplement résigné.
De retour, courage liquide aidant, je lance ma deuxième question : aurai-je une augmentation ? Le bâton tombe rapidement. “Peu de chances pour l’instant. On parle de transition… pas de grands bouleversements. Il y a un espoir, mais pas immédiat. Tu devras faire quelques ajustements personnels.”

Je tente d’en savoir plus sans devoir lâcher un nouveau billet. Wan Mo, conciliante, me parle alors d’un bracelet en matériaux naturels qu’elle porte, censé attirer la richesse. Un « porte-bonheur » à porter tout en continuant surtout à bien discuter avec ses supérieurs – spirituels ou professionnels, reste à deviner.
Son ami me confie que les questions tournent toujours autour des mêmes thèmes : comment s’enrichir, rester en bonne santé, trouver l’amour. Quant à moi, je repars avec un constat assez clair : inutile de jouer au loto avec l’automatisation, mieux vaut rendre visite aux oracles avant que l’IA ne prenne vraiment le relais. Et entre nous, j’imagine qu’elle ne fatigue jamais…
Points à retenir
- La quête du sens et de réponses rassurantes continue malgré tout le progrès numérique – même chez les natifs du digital.
- En Chine, le retour aux arts divinatoires ancestraux vient autant d’une tradition mystique que d’un contexte économique tendu.
- Les bars à divination, mélangeant spirituel et convivialité, proposent une alternative à la thérapie classique, avec un ticket d’entrée bien moins onéreux.
- Qiuqian, la pratique millénaire des bâtons, tient une place étonnamment solide dans l’imaginaire collectif, au point de côtoyer les cocktails dans certaines capitales modernes.
- L’intelligence artificielle est perçue comme une force inévitable, mais même les prédictions mystiques tardent à annoncer des résultats radicaux à court terme.
- Dans ce mélange de foi et de pragmatisme, les porte-bonheur n’excluent pas la nécessité d’une bonne communication avec ses responsabilités, qu’elles soient spirituelles ou hiérarchiques.
Il est fascinant de constater que, malgré nos progrès scientifiques, nous restons suspendus aux mêmes espoirs et inquiétudes que nos ancêtres, et que les rites d’antan se réinventent pour accompagner notre présent ultramoderne. Alors, qu’attendons-nous vraiment ? Que l’IA devienne voyante ? En attendant, je vais peut-être moi aussi me mettre aux bracelets porte-bonheur, à défaut, au moins, ça fera un joli accessoire pour mon prosecco du vendredi soir.