Le paradoxe est manifeste : Bruxelles risque de devenir un terrain d’expérimentation pour des technologies développées à l’étranger, tout en tentant, du moins sur le papier, de s’en émanciper. Actuellement, des discussions sont en cours avec Anthropic pour soumettre des banques et des entreprises européennes à des tests de son nouveau modèle. « En effet, des contacts existent avec Anthropic », a confirmé le commissaire européen à l’Économie, Valdis Dombrovskis, expliquant que la société américaine a déjà présenté à la Commission européenne les « capacités et risques informatiques » de son outil. L’objectif affiché est de permettre aux entreprises européennes « d’effectuer ces tests de résilience informatique ». Toutefois, derrière cette formule technique se cache une question beaucoup plus politique : qui contrôle réellement les technologies qui garantissent la sécurité du système financier ? Mythos, le modèle en question, est capable de détecter des vulnérabilités, y compris des « failles zero-day » inconnues. Cette puissance en fait un atout précieux pour renforcer la cybersécurité des banques, mais aussi un risque majeur. Dombrovskis a d’ailleurs reconnu qu’il existe des préoccupations quant à un éventuel usage abusif de Mythos et que « l’utilisation de ce modèle est strictement contrôlée ».
C’est ici que se situe le cœur du problème : l’accès limité au système et la concentration de la technologie entre les mains de quelques acteurs américains suscitent l’inquiétude des autorités européennes. Le risque est que, sans un engagement direct, le système financier du Vieux Continent demeure exposé à des menaces difficiles à anticiper. Cela pousse les ministres de l’Eurogroupe à initier un dialogue, même au prix d’une certaine subordination. « Je ne pense pas que nous puissions nous permettre de ne pas essayer d’établir des canaux de communication avec les États-Unis », a admetté Kyriakos Pierrakakis, président de l’Eurogroupe, soulignant que ce type de technologies nécessite des « cadres de gouvernance internationale », alors même que le multilatéralisme semble fragilisé. Autrement dit, l’Europe n’est pas, pour l’instant, en mesure d’agir seule. Parallèlement à ces discussions avec un géant technologique américain pour tester la sécurité de ses infrastructures, Bruxelles avance un plan ambitieux de 20 milliards d’euros destiné à créer des gigafactories dédiées à l’intelligence artificielle, avec l’objectif de bâtir un écosystème autonome. Cependant, ce projet souffre de délais, d’incertitudes et surtout de l’absence de véritables champions industriels capables de rivaliser avec les géants américains. Il existe ainsi un curieux paradoxe stratégique : d’une part, des ressources considérables sont investies pour atteindre une souveraineté technologique qui semble encore lointaine ; d’autre part, on en vient à dépendre des technologies étrangères dont on souhaite pourtant se libérer.
La question reste donc ouverte. Les ministres des Finances aborderont à nouveau ce sujet lors de leurs prochaines réunions, conscients que « les modèles d’intelligence artificielle avancés évoluent rapidement et pourraient bientôt poser des défis d’une nature potentiellement systémique », comme l’a souligné Pierrakakis. La partie est donc loin d’être jouée. Mais le risque est que l’Europe se retrouve, une fois de plus, à jouer un rôle d’observateur – ou de cobaye – plutôt que celui de protagoniste.
Points à retenir
- Bruxelles engage des discussions avec Anthropic pour tester des technologies de cybersécurité.
- Le modèle Mythos peut détecter des vulnérabilités informatiques critiques.
- Des préoccupations subsistent quant à l’usage de ces technologies.
- Les autorités européennes craignent une dépendance accrue vis-à-vis des technologies américaines.
- Un plan ambitieux de 20 milliards d’euros est en cours pour développer l’intelligence artificielle en Europe.
À titre personnel, je suis frappé par l’ironie de la situation. Alors que l’Europe mise sur son autonomie technologique, elle se voit contrainte de s’appuyer sur des acteurs étrangers pour sa sécurité. Cela soulève de nombreuses questions sur notre capacité à forger un avenir numérique indépendant et sécurisé. Ces discussions entre les différents acteurs devraient nous inciter à réfléchir sur notre propre chemin vers la souveraineté technologique. Que faire pour nous affranchir de cette dépendance tout en restant compétitifs sur la scène mondiale ?
