Lorsqu’on lui demande quel effet il cherche à provoquer chez le spectateur, Cristan Poddighe ne laisse pas place au doute. « On a l’impression que c’est déjà vu, mais en réalité, cela n’a jamais existé », affirme-t-il avec assurance. C’est probablement la meilleure façon de décrypter ses œuvres, qui semblent sortir tout droit du cinéma, de la mode ou de la publicité, sans vraiment s’identifier à ces univers. Poddighe, également connu sous le nom de Parallel.fbx, est l’un des artistes numériques italiens les plus en vue émergés grâce à l’intelligence artificielle générative. Il utilise cette technologie pour créer ce qu’il appelle un « court-circuit visuel ». « Aujourd’hui, une image ne peut plus simplement être regardée », souligne-t-il. De cette réflexion naît un projet spécialement conçu pour notre publication : une série d’œuvres qui ne se contentent pas d’illustrer le texte, mais composent un système parallèle. « Ces travaux sont pensés pour être activés, pas seulement observés. La revue devient partie intégrante de l’œuvre, plutôt que le simple support. Le contexte est aussi important que l’image elle-même », explique-t-il. Dans un monde où l’édition tente de rattraper le rythme effréné des réseaux sociaux, Parallel.fbx choisit de ralentir en utilisant le papier imprimé : « Le QR-code demande un geste, une décision. À ce moment-là, celui qui regarde devient acteur de l’œuvre. On passe de l’observation à l’expérience. »
Pour comprendre cette approche, il faut revenir aux débuts des années 2000, une époque d’interactivité numérique où l’artiste a fait ses premiers pas. « Je n’éprouve aucune nostalgie pour cette période, ce que je fais aujourd’hui est plus sobre. Si l’art évolue entre écran, papier et flux, alors l’œuvre doit également occuper plusieurs niveaux simultanément », précise-t-il. Ce concept n’est pas aussi évident qu’il semble, surtout pour ceux issus d’une formation classique.
Parallel.fbx a étudié le design graphique et la direction artistique à Milan, avant de travailler dans des agences et des marques dans le numérique. Cependant, à un moment donné, cet univers lui est apparu restrictif. « J’ai dû désapprendre l’idée de contrôle total et de clarté à tout prix. Dans le design, on est formé à résoudre des problèmes, à rendre tout lisible et fonctionnel. En tant qu’artiste numérique, j’ai dû accepter l’ambiguïté, le doute, et même l’inefficacité », confie-t-il. L’art algorithmique existe bien avant l’IA telle qu’on la connaît aujourd’hui. Dans les années 70, Harold Cohen développait AARON, un des premiers systèmes capables de produire des dessins de façon autonome. Avec l’avènement du deep learning, des modèles ont appris à partir d’énormes bases de données d’images, produisant des œuvres de plus en plus complexes et facilement reconnaissables.
Néanmoins, Parallel.fbx prend ses distances avec l’idée que l’homme commande la machine. « Pour moi, l’IA n’est pas un simple outil exécutant des ordres, mais un système qui me contrarie. L’IA répond avec des possibilités inattendues, des erreurs et des glissements. » Souvent, son travail émerge de ce qu’il n’avait pas anticipé : « À ce moment-là, j’essaie d’écouter au lieu de corriger immédiatement. La notion clé est le glissement. Quelque chose s’éloigne de l’idée initiale et là, un sens se dévoile. »
Un point central réside dans la relation entre mémoire et futur. « La mémoire permet de créer des connexions : images, symboles et références que nous reconnaissons immédiatement. L’IA rend ce processus manifeste, car elle retravaille des archives visuelles déjà existantes. Le futur découle de notre manière de transformer ce que nous avons en mémoire. » Le QR-code devient un élément central : une invitation, mais aussi une promesse non assurée. « Si l’on ressent cette ambivalence entre reconnaissance et doute, alors l’œuvre a bien fonctionné pour moi. Car l’objectif n’est pas de montrer quelque chose de nouveau, mais de révéler combien les images qui nous entourent existent déjà en nous, remixées, répliquées », précise l’artiste. Enfin, la question de l’auteur, sujet de nombreux débats autour de cet art, est également abordée. « L’autorité est partagée. Il y a ma vision, l’œuvre algorithmique et l’interprétation du spectateur. Le sens final émerge de la rencontre entre ces éléments », déclare Parallel.fbx. Si l’œuvre s’inscrit sur plusieurs niveaux, sa signification l’est également. Personne ne peut la posséder entièrement. « Sur les réseaux sociaux, tout va vite. Dans une revue, il y a plus de temps. Je peux travailler sur des images qui ne doivent pas frapper immédiatement, mais qui se découvrent lentement », insiste-t-il. Ainsi, la phrase initiale – « on a l’impression que c’est déjà vu, mais cela n’a jamais existé » – cesse d’être une simple définition esthétique pour devenir un diagnostic culturel. Le présent déborde de choses qui semblent déjà être advenues, non pas par prophétie, mais par saturation. Dans cette saturation, lorsque cela fonctionne, l’art ne fait pas que rajouter une image. « Il change simplement notre manière de voir ce qui est déjà en nous », conclut l’artiste. Entre-temps, Christie’s a organisé la première vente aux enchères dédiée exclusivement aux œuvres générées par des outils d’IA, levant ainsi 728 000 dollars.
Points à retenir
- La vision de Poddighe sur l’impact des images contemporaines.
- L’importance du QR-code comme moyen d’interaction.
- Une réflexion sur l’ambiguïté et l’incertitude dans le processus créatif.
- La mémoire joue un rôle clé dans la transformation de l’œuvre d’art.
- La notion de partage d’autorité à travers l’interaction de l’artiste, de l’algorithme et du spectateur.
En considérant cet article, je suis convaincu que l’art numérique, et particulièrement celui généré par l’IA, n’est pas seulement une évolution technique, mais une réelle introspection de notre rapport au monde visuel. Cette réflexion soulève un questionnement fondamental : jusqu’où notre mémoire peut-elle influencer notre appréciation de l’art, et comment les technologies de demain façonneront-elles notre culture visuelle ? Un dialogue passionnant s’ouvre ici, et cela mérite d’être exploré collectivement.
