“Je sens faire partie de cette ville, tout comme cette ville fait partie de moi”. Dans le documentaire **Made in Milan**, réalisé en 1990 par le talentueux Martin Scorsese, la légende de la mode **Giorgio Armani**, décédé le jeudi 4 septembre à l’âge de 91 ans, partage avec tendresse ses réflexions sur la mode tout en évoquant son histoire familiale, notamment son attachement à cette “cité élue”, Milan.

Giorgio Armani avec Martin Scorsese et Anjelica Huston en 1990, lors d’une projection de Made in Milan
Les premiers instants du film offrent une immersion dans la métropole où ce créateur, natif de Piacenza en 1934, a décidé de s’installer et de prospérer, comme il le raconte dans ce court-métrage qui marquera les mémoires.
Armani dépeint Milan comme “une ville qui vous permet de vous exprimer si vous avez quelque chose à communiquer, et qui vous respecte pour cela. Une qualité exceptionnelle pour une métropole”. Au départ, lui qui venait d’**une ville de province**, se souvient dans le documentaire : “Milan m’a paru froide et immense. Puis, tout à coup, elle s’est révélée chaleureuse, regorgeant de **beautés inattendues** à découvrir jour après jour. Ses bâtiments, bien que non ostentatoires comme ceux de Rome, respirent une **élégance discrète**, presque murmurée. La dimension n’est pas celle des places parisiennes ou londoniennes.”
“Mais si l’on pénètre au-delà des façades, on découvre des **intérieurs magnifiques** – insiste Armani dans ce hommage à Milan. Des jardins minuscules et majestueux, des atmosphères intimistes et raffinées qui évoquent un passé empreint d’exclusivité. La ville conserve sa beauté, très proche de mon style. Elle a progressivement évolué, mais n’a pas perdu cette ambiance enveloppante qui vous permet de plonger dans votre travail et votre vie. Car **Milan vous autorise à participer** à sa vie selon vos aspirations personnelles. Par exemple, je dispose de peu d’heures par jour pour moi-même. Mon choix de vie a ainsi été le travail, et c’est pour cela que je sens faire partie de cette ville, tout comme cette ville fait partie de moi.”
“Lorsque j’ai **pensé à ma maison**, je voulais qu’elle reflète la même **élégance essentielle de Milan**”, laissant certains détails indéfinis. Ce qui est trop rigide, parfait, me donne une impression de finitude désagréable. Cela s’applique tant à ma vie qu’à mon travail. Je pense toujours à ajouter ou retirer quelque chose, en privilégiant l’importance du **rigueur et de la discrétion**”, explique encore Armani dans le documentaire, avant de détailler comment ce concept d’essentiel se traduit dans ses créations iconiques, qui sont devenues des références dans le monde entier.

Andrea De Micheli
Le producteur **Andrea De Micheli** de Casta Diva Group, qui a cru en l’importance de réaliser ce reportage, rappelle ce documentaire **Made in Milan**, avec la direction de Martin Scorsese et la **photographie du lauréat Néstor Almendros**. “J’ai eu l’honneur de travailler avec Giorgio Armani il y a plusieurs années, lorsque j’étais le producteur exécutif du documentaire consacré à sa vie. Le projet a été présenté à la **Mostra du Cinéma de Venise en 1990**, où Scorsese a également présenté son chef-d’œuvre, **Goodfellas**, dans lequel Armani habillait Robert De Niro, Ray Liotta et Joe Pesci.
“Cette expérience demeure l’un des souvenirs les plus marquants et précieux de ma carrière, non seulement pour l’exceptionnalité du projet, mais aussi pour l’occasion d’entrer dans l’intimité de la vie d’Armani, de visiter sa maison où nous avons tourné plusieurs scènes, de déjeuner avec lui dans son restaurant favori, la **Briciola**, et d’assister à son processus créatif, où il révélait à partir de simples morceaux de tissu et d’accessoires, des œuvres d’art surgissant comme par magie sur le corps de ses modèles.”
De Micheli se rappelle d’un homme “timide, réservé, aimable, d’une élégance rare et d’une discrétion admirable”. En abordant le cinéma, Armani confiait s’être inspiré des tenues des acteurs hollywoodiens des années 40, tout en influençant le **cinéma mondial** à partir des années 80, notamment avec ses costumes pour **Richard Gere** dans le film emblématique **American Gigolo** : le ballet stylistique de Gere est inscrit dans l’histoire du cinéma.
Depuis, les stars se battent pour être habillées par lui, tant sur scène que sur le tapis rouge. “Je pense à Julia Roberts, Cate Blanchett, Kevin Costner, Robert De Niro, Jodie Foster, Lady Gaga, Christian Bale, Penelope Cruz, Leonardo DiCaprio, Tom Cruise, Brad Pitt”, énumère le producteur. Pendant le tournage dans **via Borgonuovo**, chaque jour voyait défiler des ‘célébrités’ venues faire du shopping. Je me souviens particulièrement d’une superbe **Lauren Hutton** arpentant l’atelier en shorts, une mannequin et actrice presque quinquagénaire, mais la beauté de cette apparition était presque divine.”
Dans le cinéma, Armani a réalisé une œuvre impressionnante, habillant **plus de 200 films**. “Je me souviens de **Strade di fuoco** de Walter Hill (1980), **Les incorruptibles** de Brian De Palma (1987), **Le thé au Sahara** de Bernardo Bertolucci (1990), **Cadillac Man** de Roger Donaldson (1990) et **Ransom** de Ron Howard (1996). Qu’il se soit ensuite associé à des films de ce siècle avec Christian Bale dans **The Dark Knight** (2008) et sa suite réalisée par Nolan, jusqu’à retrouver Scorsese pour **The Wolf of Wall Street**, où il habille DiCaprio.”
Bon à savoir
- Giorgio Armani a fondé sa maison de mode en 1975, apportant une vision révolutionnaire avec des designs simples et élégants.
- Armani est l’un des pionniers dans l’utilisation de matières techniques, redéfinissant les vêtements de luxe.
- Le style Armani a influencé non seulement la mode, mais aussi le cinéma, transformant le rapport entre acteurs et costumes.
Il est intéressant de réfléchir à l’impact de la mode sur notre identité culturelle. Comment les créateurs de mode, à l’instar d’Armani, façonnent et influencent les perceptions sociales à travers leurs œuvres ? Cette question mérite d’être explorée plus en profondeur, tant à travers les liens entre mode et art que dans notre relation personnelle avec les vêtements.