mer. Juin 24th, 2026

“La littérature ne m’intéresse pas”, a déclaré le écrivain argentin Hernán Casciari lors d’une interview à la fin de l’année dernière, suscitant ainsi une controverse. Son propos était le suivant : “La littérature était quelque chose d’important à une époque où nous n’avions pas d’onglets à minimiser. Elle était formidable quand il n’y avait rien d’autre pour se divertir. Ma fille a six ans et je sais qu’elle ne va pas lire, pourquoi le ferait-elle ? J’ai besoin qu’elle consomme des histoires. Consommer des histoires est l’une des meilleures choses qui puisse arriver dans la vie. C’est pourquoi il existe d’autres formats (audiobooks, podcasts, plateformes, réseaux sociaux) pour que nous puissions continuer à nous nourrir des récits dont nous avons besoin. Nous ne pouvons pas passer trois heures les yeux rivés sur un papier.”

Ce questionnement sur la lecture et la narration met en lumière un symptôme de notre époque qui confond deux dimensions très distinctes. D’une part, la littérature, et d’autre part, les diverses formes de divertissement. Plus ou moins au même moment que Casciari faisait ces déclarations, deux ouvrages, La crise de la narration de Byung-Chul Han, et Formas de habitar de Nicolás Cabral, ont été publiés. Ces livres explorent avec une clarté et une profondeur remarquables la tension soulevée par Casciari : celle entre narration et storytelling.

Le philosophe Byung-Chul Han s’inscrit dans une tradition ouverte par Zygmunt Bauman. Il reprend cette idée non seulement par les thèmes abordés (la tension entre une modernité solide et une modernité liquide), mais aussi par le style de sa pensée et de son écriture. Comme l’œuvre de Bauman, les écrits de Han deviennent accessibles au grand public, esquématiques dans leur mise en pratique, et fonctionnent comme une synthèse de notre époque. Ce que Bauman définissait comme modernité liquide, Han l’interprète comme société de la transparence ou régime de l’information. C’est dans ce cadre théorique que s’inscrit La crise de la narration.

La crise de la narration s’articule autour de l’éminent texte de Walter Benjamin, Le narrateur. Benjamin y évoque l’appauvrissement progressif de la capacité à raconter des histoires dans la vie moderne. La narration orale disparaît peu à peu à mesure que la vie est objectifiée dans les métropoles et que la relation avec la nature et l’aventure s’affaiblissent face à la vie industrielle. Dans ce sens, pour Han, la crise de la narration réside dans le primat de l’information sur la narration : “L’esprit de la narration se noie dans la marée des informations”. On ne raconte plus d’histoires ; l’expérience du monde s’appauvrit. Si Benjamin posait déjà ce constat au début du XXe siècle, Han adapte cet héritage théorique pour analyser comment ces tendances se sont complexifiées dans notre société de consommation.

La façon dont cette tension se joue, et la manière dont la narration est affaiblie, conduit à perdre une de ses capacités essentielles : pour Han, la narration tisse des liens communautaires. Elle établit des liens, renforce une conscience collective qui implique un mode d’habitation fait de contemplation, d’une perspective élargie et d’une façon de traverser le temps. Byung-Chul Han évoque le concept de communauté narrative pour décrire ces effets.

En revanche, l’émergence et la prédominance hégémonique de l’information ou des données dégradent progressivement l’effet de la communauté narrative en imposant une autre logique. “L’esprit de la narration se perd parmi des informations qui transforment les individus en consommateurs”. Lorsqu’elle raconte, l’information s’organise autour d’une trame destinée à vendre plutôt qu’à transmettre une expérience concrète. C’est ainsi qu’émerge le modèle du storytelling.

Byung-Chul Han affirme donc que le storytelling est une façon de raconter des histoires, un modèle en pleine expansion, mais qui relève du marketing et de la publicité. “Le storytelling ne crée aucune communauté narrative, il engendre une société de consommation.” Les histoires racontées par le storytelling doivent être simples, avec un message pertinent et visant à émouvoir. Le format suit la structure classique du récit : introduction, conflit et dénouement. Ainsi, le storytelling constitue le fil conducteur des narrations publicitaires et des storys sur les réseaux sociaux, brèves, simples et percutantes, destinées à frapper les émotions. Han soutient que cette logique du storytelling est le mode actuel de transmission de l’information, les deux modes étant incapables de fournir une stabilité à la vie.

Au début de Formas de habitar, le nouveau livre de Nicolás Cabral, la question de la narration et de la distinction entre narration et storytelling est posée. Publié presque simultanément avec La crise de la narration, Formas de habitar aborde la problématique soulevée par Han, en se concentrant cette fois sur la littérature et des cas fondamentaux de celle-ci. En s’appuyant sur une définition de Saer, Cabral souligne l’idée selon laquelle la narration est “une manière de relation entre l’homme et le monde”, tandis que le storytelling représente un outil du marketing contemporain.

L’art de raconter pour Cabral “dispute au pouvoir, au cœur même du langage, le monopole de la fiction”. Ainsi, le rôle de l’écrivain dans le monde contemporain devrait être de “créer des formes qui ne transforment pas les mots en marchandises”. Formas de habitar explore donc des imaginaires littéraires radicaux, qui seront jugés non pas selon le sujet ou la logique communicative, mais par la transformation qu’ils produisent dans la langue.

La variété d’auteurs traités est immense (Beckett, Herta Müller, Gibson, Bernhard, Sebald, etc.) et illustre le type de littérature que Cabral s’intéresse à étudier. Une littérature marquée par une forte empreinte moderne, qui explore la langue et construit des édifices esthétiques complexes. Il cite Herta Müller pour définir la littérature : “Écrire, c’est toujours pour moi marcher sur un fil entre révéler et garder un secret.” La narration est un jeu de séduction qui, contrairement au régime de l’information, suggère, insinue, “projette des ombres sur un verre dépoli”, comme dans le récit de Saer. Elle ne dilapide jamais ce qui est narré, mais plutôt, elle le survole. “L’ambiguïté et le camouflage sont essentiels à la narration”, affirme également Han. À l’opposé, l’information se constitue et se termine par la transmission du fait. Il n’y a pas de voiles. Dans le régime de l’information, il y a, selon Han, une exposition pornographique. Car ce qui est montré, c’est ce qui existe. Dans ce sens, les deux auteurs s’accordent à dire que la narration ne doit pas expliquer. Narrer c’est suggérer, interroger, provoquer des sensations, sans jamais dévoiler ce secret dont parle Müller.

L’essai de Cabral met ainsi en lumière l’émergence d’une crise qui peut être liée à la crise de la narration, bien qu’elle se manifeste sur un autre plan. La question qui se pose est celle de la possibilité d’habiter le monde contemporain. Pour Cabral, il existe une crise d’habitabilité qui n’est autre qu’une crise de l’intimité. Par exemple, dans le roman Alguien de Robert Pinget, ce qui se chuchote, c’est la voix de quelqu’un qui a perdu un petit morceau de papier et qui le cherche. Ce murmure rappelle la figure de la compagnie esquissée par Beckett dans son texte Compagnie. Une voix anonyme parle, cherche un texte, résonne. Il y a un ton, à la recherche d’un ton, qui a besoin de la compagnie de ce ton pour que le texte et la recherche du papier prennent sens. À partir de ce grand roman de Pinget, Cabral soutient que la narration, en tant que forme d’habitat, nécessite d’être portée par un ton. “Habiter, c’est trouver un ton,” dit-il, réfléchissant au ton comme à “la vibration de l’être, notre manière de nous relier au monde.”

Nous nous trouvons donc face à une tension entre une société de la transparence, où la narration et l’intimité sont en crise face au primat du storytelling, et d’autre part, la littérature, cette expérience avec le langage qui ne se limite à aucune formule, qui interroge la réalité, tisse des complexités.

Il est une citation de Paul Ricoeur qui illustre comment le temps fonctionne dans la narration, et comment celle-ci constitue à son tour le temps. “Le temps — dit Ricoeur — devient humain lorsqu’il s’articule de manière narrative, et la narration est significative dans la mesure où elle décrit les traits de l’expérience temporelle.” Dans le storytelling, la temporalité ne serait plus modelée par la narration, le temps se fige, visant simplement la consommation. “Nous ne pouvons pas avoir trois heures les yeux sur un papier,” affirme Casciari. Ainsi, l’importance de la résistance politique émerge en littérature. Comme le souligne Cabral, l’art de raconter “conteste le pouvoir au cœur même de la langue”, en son temporalité. C’est là que se joue une bataille. À l’opposé se trouve la position de Casciari. “La littérature ne m’intéresse pas,” déclare-t-il. Ce qui l’intéresse, c’est le format du storytelling, à savoir, ne pas cesser de consommer des histoires simples, émouvantes, qui nous détournent du passage du temps.

Image : Ocho figuras de sombras (1842) de Utagawa Hiroshige.

Bon à savoir

  • La distinction entre narration et storytelling soulève des questions sur la façon dont nous consommons des histoires aujourd’hui.
  • Byung-Chul Han et Nicolás Cabral offrent des perspectives différentes sur la littérature contemporaine et son rôle dans notre société.
  • La crise de la narration peut être interprétée comme un appel à réévaluer notre rapport aux récits et à la façon dont ils façonnent notre compréhension du monde.

Dans un monde de consommation rapide où la narration traditionnelle semble en déclin, il est crucial de réfléchir à la façon dont nous recevons et racontons des histoires. Comment ces changements affectent-ils notre capacité à comprendre et à établir des connexions significatives ?


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4 thoughts on “Habiter la narration – Hernán Ronsino”
  1. Hervina Voahirana, votre analyse sur la narration face au storytelling est captivante. Cela montre à quel point nous devons redécouvrir l’art de raconter des histoires.

  2. Cette réflexion sur la crise de la narration est pertinente. Elle nous pousse à réévaluer la façon dont nous consommons et partageons des histoires aujourd’hui.

  3. La distinction entre narration et storytelling est fascinante. Elle nous rappelle l’importance de toucher les cœurs et de tisser des liens à travers des histoires authentiques.

  4. Cet article nous pousse à réfléchir sur l’importance de la narration. Dans un monde saturé d’informations, il est essentiel de cultiver des histoires significatives qui tissent des liens.

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