sam. Juin 13th, 2026

À partir de cette année scolaire, l’usage des smartphones sera interdit dans les salles de classe des établissements secondaires. Dans ces environnements d’apprentissage, cet outil représente-t-il un danger et un obstacle pour le développement cognitif des jeunes ? Nous en discutons avec Matteo Lancini, psychologue, psychothérapeute et président de la Fondation Minotauro à Milan, auteur du livre récent “Chiamami adulto. Come stare in relazione con gli adolescenti” (2025, Raffaello Cortina editore).

Le lien entre adolescents et smartphones est de plus en plus symbiotique. Quelles sont les causes ?
Le philosophe Luciano Floridi a introduit le terme “onlife” pour décrire l’existence humaine contemporaine, caractérisée par des frontières de plus en plus floues entre la réalité et le monde virtuel. Au fil des décennies, notre mode de vie a profondément évolué, marqué par la révolution numérique. Autrefois, les jeunes forgeaient leur identité dans la rue et dans les cours, en contact étroit avec leurs pairs. Cependant, la rue étant devenue un lieu jugé dangereux, nous avons commencé à élever nos enfants dans des environnements clos et protégés, “séquestrant” ainsi leurs corps au sein des foyers. Aujourd’hui, le développement se fait dans une société “onlife”. Dans ce cadre, où les parents jouent souvent les rôle de principaux “distributeurs” de smartphones, même les plus jeunes ont tissé une relation très étroite avec ces appareils, suivant une voie déjà tracée par les adultes.

Nous observons chez les jeunes une diminution significative de l’attention et une grande propension au multitâche. Cela représente-t-il un dommage cognitif attribuable aux dispositifs numériques, ou s’agit-il d’une évolution ?
Il est prématuré de tirer des conclusions définitives. Nous assistons indéniablement à un processus de transformation, qui impacte les modes d’apprentissage et dont les effets deviennent plus évidents dans les salles de classe. Les méthodes pédagogiques peinent à s’adapter et à stimuler la curiosité des élèves. De plus, le système d’évaluation actuel ne motive pas les étudiants. Bien que la note numérique demeure “intouchable”, elle reste partielle et ne reflète pas le parcours de chaque élève.

Une exposition excessive aux dispositifs soulève-t-elle le risque d’“addiction” ?
Le DSM-5, ou Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ne reconnait pas officiellement l’addiction à Internet comme un trouble mental. En réalité, il n’existe pas d’indicateurs fiables pour la mesurer. Si l’on prenait en compte le nombre d’heures passées sur le net, nous serions tous “accros”…

La sphère émotionnelle des enfants et adolescents ne peut-elle pas être affectée par les influences du web ?
La question ici est éducative. Certaines émotions et sentiments, par excès de protection, sont réprimés par notre société. Les enfants vivent sous un “contrôle” parental, qui souvent ne reflète pas une réelle attention. Pensez par exemple aux groupes WhatsApp des parents. Les émotions négatives comme la colère ou la tristesse sont souvent “niées”, tandis que les positives subissent une surexposition, y compris médiatique. Protéger les jeunes du vécu intense, comme la douleur, est très différent de leur interdire de l’expérimenter.

Les médias sociaux ou les jeux vidéo peuvent-ils alimenter des comportements violents chez les jeunes ?
De nombreux conflits se déroulent actuellement sur notre planète. Les médias diffusent des images réelles de destruction et de souffrance touchant des civils, y compris des enfants. Nous vivons dans une société fortement individualiste, où se développe l’idée que “se faire justice” est acceptable. Dans ce contexte, peut-on vraiment affirmer que la violence chez les jeunes est uniquement le résultat d’une surexposition aux réseaux sociaux ou aux jeux vidéo ? Il serait peut-être plus pertinent de se poser la question de notre capacité à éduquer nos jeunes au respect, à la coexistence pacifique et à la paix. Par ailleurs, selon des statistiques, la violence la plus répandue ces dernières années est celle exercée par les jeunes sur leur propre corps…

À partir de septembre, les smartphones seront également interdits dans les salles de classe des lycées. Quelle est votre opinion sur cette mesure ?
Plutôt que de s’inquiéter de la présence d’un téléphone sur un bureau, l’école devrait s’efforcer d’éduquer les nouvelles générations à interagir de manière constructive avec la société “onlife”. Interdire les smartphones en classe peut rassurer parents et enseignants, mais cela semble contradictoire dans une école aujourd’hui ultra-connectée, entre chats de classe, plateformes numériques et devoirs en ligne. Au contraire, les smartphones devraient devenir des outils propices à l’apprentissage. En outre, interdire n’élever pas la crédibilité des adultes ; cela souligne plutôt leur fragilité et leur manque d’autorité.

Bon à savoir

  • La relation entre adolescents et technologies numériques est un sujet de recherche croissant, avec des études portant sur leurs effets psychologiques et éducatifs.
  • Le phénomène des « parental controls » s’est intensifié, avec des outils variés disponibles pour une surveillance parentale sur les activités en ligne des enfants.
  • La manière dont l’éducation s’adapte à la révolution numérique est essentielle pour préparer les jeunes à naviguer efficacement entre réalité et virtuel.

En conclusion, la gestion de l’utilisation des smartphones dans les écoles interroge la manière dont nous envisageons l’éducation et l’accompagnement des jeunes dans un monde où le numérique est omniprésent. Cette problématique soulève des questions importantes sur le rôle des adultes en tant que guides et éducateurs dans un environnement de plus en plus complexe. Comment peut-on ainsi créer un équilibre entre protection et autonomie ?


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