Les arnaques mettant en scène des personnalités célèbres et politiques pullulent depuis des années, mais les fraudes visant les investisseurs via de faux conseils de grands noms de la finance se multiplient désormais sur Internet.
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La semaine dernière, Brian Belski, stratège en chef des investissements à la Bank of Montreal, a alerté ses abonnés sur les réseaux sociaux à propos d’usurpateurs se faisant passer pour lui afin d’escroquer des investisseurs.
M. Belski a mentionné de fausses publicités sur Instagram et Facebook sous le nom « BMO Belski », qui tentaient de recruter des utilisateurs dans des groupes d’investissement sur WhatsApp via des vidéos créées par intelligence artificielle et autres contenus frauduleux.
« Pour être clair : je ne publie que depuis mon compte officiel LinkedIn et n’interagis pas sur d’autres plateformes », précise-t-il dans un message publié sur LinkedIn.
Certains ont été surpris par ces vidéos ultra-réalistes montrant M. Belski tournant la tête, promettant de « partager chaque jour trois sélections d’actions ainsi que les dernières analyses de marché » avec sa communauté WhatsApp.
Vidéo factice de Brian Belski de BMO publiée sur Facebook, visant à attirer les internautes dans un groupe de discussion sur les investissements via WhatsApp.
Si les impostures ciblant célébrités et hommes politiques sont connues depuis longtemps, la fraude financière exploitant l’image de spécialistes de la finance connaît une montée inquiétante. Les experts authentiques peinent à faire supprimer ces contenus.
Les autorités, les juristes et les géants des réseaux sociaux se renvoient la balle sur la responsabilité à endosser.
La semaine dernière, David Rosenberg, économiste renommé de Bay Street, a déclaré au Globe and Mail – un média d’investigation respecté – qu’une arnaque utilisant son identité avait provoqué des pertes collectives dépassant le million de dollars pour plusieurs investisseurs.
Les victimes étaient attirées vers des groupes WhatsApp recommandant des actions dont les cours fluctuaient violemment, créant l’illusion de profits rapides. Une fois les investissements accrus, les cours chutaient brutalement.
M. Rosenberg et son cabinet ont signalé cette escroquerie à Meta ainsi qu’à la police, avant de publier l’alerte publiquement, quand les annonces frauduleuses ont continué de circuler pendant plusieurs mois.
Selon Julia Perreira, porte-parole de Meta, le contenu de ces publicités enfreint les règles de la société, qui supprime les annonces frauduleuses dès qu’elles sont détectées.
En mars, Martin Wolf, commentateur économique au Financial Times, et ses collègues ont tenté de faire disparaître des deepfakes où il donne de faux conseils financiers. « La voix ne me ressemblait pas tout à fait », expliquait-il, « mais l’avatar était convaincant ».
Les données du registre public des annonces de Meta, consultées par M. Wolf, révèlent que ces pubs ont touché près d’un million d’utilisateurs européens fin avril, dont la grande majorité après la première alerte envoyée au réseau.
Au Canada, les pertes nettes liées aux escroqueries d’investissement initialement contactées via les réseaux sociaux ont augmenté de 95 % depuis 2021, atteignant 128,4 millions de dollars l’an dernier, d’après le Centre canadien antifraude. Le nombre de victimes signalées a quant à lui fluctué, signe que ces arnaques visent désormais des montants plus importants.
« La fraude ne se contente pas d’être de plus en plus fréquente, elle devient davantage crédible », souligne le détective David Coffey, de l’unité des crimes financiers de la police de Toronto. « Avec l’IA, ils exploitent des informations glanées sur Internet sur de véritables entreprises pour monter leurs propres escroqueries. »
Tanya Walker, associée gérante chez Walker Law, experte en contentieux de fraude, note que les gens perdent aussi plus d’argent car il est devenu difficile de faire fructifier ses investissements par des moyens traditionnels.
« Il y a trente ans, les taux d’intérêt pouvaient atteindre 16 %, » rappelle-t-elle. « Depuis un certain temps, ils restent bas. » Les investisseurs se disent alors : « Pourquoi placer mon argent sur un CPG à 3 % en banque alors que je pourrais espérer 14 ou 15 % ? »
La question de savoir qui doit être tenu pour responsable de ces arnaques divise les experts.
« Lorsqu’un rapport de police est déposé, il est souvent déjà trop tard », explique le détective Coffey. La plupart des escroqueries financières ciblant les Canadiens sont orchestrées depuis l’étranger, dans des juridictions peu coopératives avec les autorités canadiennes.
Pour Kenneth Jull, avocat spécialiste des crimes financiers chez Gardiner Roberts LLP, il est compliqué, tant sur le plan pratique que légal, de demander aux plateformes sociales de surveiller toutes leurs publications. « Même si elles voulaient, elles n’auraient pas les moyens. »
En vertu de la loi canadienne – et du droit américain – les réseaux sociaux bénéficient d’une certaine immunité quant au contenu publié par leurs utilisateurs, tant qu’ils ne participent pas activement à l’arnaque, selon Mark Lokanan, professeur spécialisé en enquêtes sur les crimes financiers liés à l’IA à l’Université Royal Roads.
Ils ne sont donc pas responsables si, par exemple, ils ne font que transmettre un contenu frauduleux sans y prendre part volontairement.
Cependant, la responsabilité des géants du numérique peut être engagée en cas de négligence volontaire face à une menace clairement signalée, ajoute Me Jull.
Le procès contre YesUp eCommerce a posé un précédent en matière de refus de collaboration : il s’agissait du premier cas au Canada où une firme de serveurs a été condamnée pour pornographie infantile, ayant fermé les yeux malgré plus de 200 alertes sur du contenu illégal.
Mais, du point de vue juridique, démontre le professeur Lokanan, la charge de la preuve complique souvent les poursuites.
Selon le détective Coffey, le Canada accuse un certain retard par rapport à ses homologues mondiaux dans la prévention et la lutte contre les escroqueries d’imposteurs. L’Australie, par exemple, a mis en place une agence nationale de lutte contre la fraude intégrant les entreprises de télécom et les réseaux sociaux, ce qui a contribué à une baisse de près de 26 % des pertes signalées en 2024 par rapport à l’année précédente.
Toutefois, Me Jull estime que les autorités canadiennes auraient intérêt à renforcer leur collaboration internationale pour appréhender les malfaiteurs, citant l’exemple de l’application de la Loi sur la corruption d’agents publics étrangers.
« Nous ne pouvons pas nous contenter de dire : “C’est la Russie, on ne peut rien faire.” »
Le cas de Martin Wolf montre aussi que si Meta facilite le problème, la plateforme pourrait être la mieux placée pour aider à le résoudre.
Peu avant la publication de son témoignage, le groupe a inscrit M. Wolf à un programme utilisant la reconnaissance faciale afin de comparer les images authentiques des personnalités publiques avec les contenus frauduleux potentiels.
« Depuis, aucune escroquerie ne m’a été signalée », conclut-il.
Points à retenir
- Les fraudeurs utilisent désormais l’intelligence artificielle pour produire des vidéos et des messages extrêmement convaincants, brouillant la frontière entre réel et faux.
- WhatsApp et d’autres messageries privées sont devenues des terrains de chasse privilégiés pour les escrocs, avec des groupes fermés difficilement contrôlables.
- Les plateformes sociales restent prises en étau entre responsabilité juridique limitée et pression publique croissante pour plus de transparence et d’action.
- La multiplication des pertes se fait sentir d’autant plus que les taux d’intérêt bas poussent les épargnants à chercher des rendements plus risqués, souvent via ces arnaques.
- La coopération internationale et l’innovation technologique (comme la reconnaissance faciale) apparaissent comme des pistes nécessaires, mais loin d’être suffisantes.
- Le retard canadien en matière de prévention montre qu’on a encore de la marge pour rattraper l’Australie et ses initiatives anti-fraude.
En somme, face à ces escroqueries futuristes, il ne faut ni céder à la paranoïa, ni jouer les naïfs. Peut-être que la vraie stupéfaction, c’est de constater à quel point la frontière entre réalité et fiction sur les réseaux sociaux est devenue aussi mince qu’un fil de soie qu’on risque de couper en glissant. Comme quoi, investir aujourd’hui, c’est un peu comme traverser un champ de mines numériques en talons aiguilles : l’art du funambule moderne.