mar. Juin 23rd, 2026

Le procès antitrust engagé par la Federal Trade Commission (FTC) contre Meta Platforms, la maison-mère de Facebook, Instagram et WhatsApp, qui a débuté le 14 avril 2025 à Washington DC, vient de se clôturer. Le juge James Emanuel « Jeb » Boasberg, en charge du tribunal fédéral du district de Columbia, a annoncé qu’il prendrait un temps de réflexion bien mérité avant de rendre sa décision. Il a tenu à remercier tous les acteurs impliqués pour « leur travail acharné durant ces quatre ans et demi » — soulignant ainsi la longévité de cette affaire. Il a aussi promis de fournir son verdict « aussi rapidement que possible », tout en reconnaissant que les enjeux soulevés sont « particulièrement intéressants ».

Meta est accusé de pratiques monopolistiques pour avoir acquis, il y a plusieurs années, des entreprises susceptibles de devenir des concurrents, notamment Instagram et WhatsApp, à une époque où aucune objection antitrust n’avait été soulevée. Aujourd’hui, la FTC tente de remettre en cause cette stratégie au prisme d’une nouvelle idéologie.

Si la réussite commerciale doit désormais être jugée rétrospectivement comme un délit, jusqu’où cela peut-il aller ?

La procédure n’a pas débuté sous l’administration Trump, mais avec son retour au pouvoir, celui-ci peut orienter le Département de la Justice (DOJ) et la FTC — toutes deux agences de l’exécutif — pour qu’ils abandonnent cette poursuite civile. En théorie, il pourrait même déclarer que cette affaire est non seulement juridiquement contestable, mais qu’elle repose sur un siècle de raisonnements économiques erronés et sur une croisade morale contre le succès entrepreneurial.

Si rien ne change, alors que reste-t-il de ses promesses de libre marché et de « drainage du marais », si la loi antitrust — la plus coriace de toutes les créatures réglementaires — en est épargnée ?

Meta sur le banc des accusés

Déposée en 2020 et amendée sous l’administration Biden, la plainte de la FTC accuse Meta de maintenir illégalement son monopole dans les réseaux sociaux via une série de pratiques anticoncurrentielles. En particulier, elle cible les acquisitions d’Instagram (2012) et WhatsApp (2014) comme des actes rétroactivement anticoncurrentiels destinés à étouffer toute concurrence. L’accusation repose surtout sur l’intention présumée de monopoliser le marché, une notion difficilement contestable.

Depuis les années 1970, l’application des lois antitrust avait presque disparu, influencée par l’école de Chicago, puis portée par les lobbyistes et validée par des juges. Mais en 2021, avec la nomination de Lina Khan à la tête de la FTC, on assiste à un retour à une vision plus progressiste, plus critique envers les grandes entreprises. Sous sa direction, la FTC a ravivé l’idée que « gros, c’est mal ». Le journaliste Corbin Barthold soulignait dans City Journal la politisation inédite de l’antitrust sous sa présidence.

Et, en effet, si l’antitrust relève toujours d’enjeux politiques, sa résurgence actuelle rappelle des luttes idéologiques profondes, parfois teintées de visions marxistes sur le capitalisme.

Le procès avance en définissant le marché monopolistique — les « services de réseaux sociaux personnels » — excluant ainsi volontairement des plateformes telles que YouTube, TikTok, Snapchat ou X (ex-Twitter). Meta conteste cette délimitation, considérant qu’elle ignore la concurrence intense et évolutive du numérique.

Après un rejet initial de la plainte pour insuffisance juridique, l’affaire a connu des phases de découverte très intenses. Le procès en lui-même, sous la supervision du juge Boasberg, devrait durer environ huit semaines et se conclure avant la mi-juin. L’objectif de la FTC est de prouver que Meta a acquis Instagram et WhatsApp pour étouffer la concurrence, pouvant entraîner une éventuelle vente forcée de ces plateformes.

Les débats se sont concentrés sur la capacité de Meta à bloquer la concurrence ou sur la pertinence d’exclure des rivaux de taille comme TikTok ou YouTube dans la définition du marché. Bien que le juge ait posé des questions serrées, il n’a pas laissé transparaître son opinion finale. Quant à Donald Trump, il n’a jusqu’à présent donné aucun signe d’intervention.

Une longue tradition de persécution du succès

La loi Sherman de 1890 visait à stopper les « trusts » — grandes entreprises concentrant pouvoir et contrôle, accusées de manipuler les marchés et d’opprimer les travailleurs. Standard Oil fut la figure emblématique de cette lutte. Pourtant, les historiens économiques démontrent aujourd’hui que cette domination temporaire s’expliquait par une baisse des prix, une amélioration de la distribution et de la production, non par des pratiques coercitives.

John D. Rockefeller n’a pas imposé des prix arbitraires : il s’est simplement montré plus efficace et innovant que ses concurrents, un fait avant tout bénéfique pour le consommateur. Comme l’a souligné un critique de la doctrine antitrust, Dominick Armentano, la part de marché de Standard Oil déclinait avant même sa dissolution en 1911.

Les chemins de fer américaines, fréquemment évoquées pour justifier les débuts de l’antitrust, présentaient en réalité un problème de collusion entre pouvoir politique et économique, un capitalisme de connivence plus que le capitalisme lui-même. Pourtant, ces récits ont façonné l’imaginaire populaire et inspiré le mouvement progressiste.

Le livre The Robber Barons de Matthew Josephson (1934), best-seller de la Grande Dépression, a profondément ancré dans l’esprit américain l’idée que le succès industriel est forcément synonyme d’exploitation.

La langue de la contestation

Longtemps, la loi antitrust s’est présentée comme pro-concurrence et proche du marché libre, mais ses attaques récurrentes envers la réussite ont été dénoncées par plusieurs économistes et penseurs :

  • Alan Greenspan a vu dans l’antitrust une « expression d’envie et d’auto-dépréciation des médiocres ».
  • Robert Bork a montré qu’elle privilégiait des objectifs politiques au détriment du bien-être des consommateurs.
  • Ludwig von Mises a expliqué que la notion même de monopole est une création des interventions étatiques.
  • Israel Kirzner voit souvent dans le supposé comportement monopolistique une forme de clairvoyance entrepreneuriale.
  • Harold Demsetz a démontré que les profits monopolistiques témoignent parfois du succès et de l’innovation.

Même parmi les figures majeures de l’école de Chicago, on reconnaît que la loi antitrust a dérivé vers des interprétations arbitraires, souvent politiquement motivées. Les réponses se sont contentées d’évolutions permanentes de ses justifications : prix, innovation, protection des données, démocratie, équité…

Les enjeux du procès Meta

Les combats antitrust se concentraient autrefois sur des secteurs industriels clairement liés à l’économie physique : pétrole, acier, télécommunications. Aujourd’hui, c’est le domaine des réseaux sociaux qui est en jeu. Ces plateformes, loin d’être des infrastructures vitales, sont surtout des phénomènes culturels, en constante évolution.

Facebook voit sa popularité décliner auprès des jeunes générations, supplanté par TikTok ou Snapchat. X, YouTube, Reddit, Discord fragmentent les usages, et en 2024, Meta perd des parts face à des rivaux basés sur l’intelligence artificielle.

Quel est alors le « préjudice » invoqué ? Meta offre ses services gratuitement aux utilisateurs, les annonceurs payent. La question de la vie privée, bien que source de préoccupations, n’est pas le cœur de l’accusation, tout comme la désinformation ou les biais politiques, qui ont été seulement sous-entendus.

Pour en finir avec la « règle de l’absurde »

Ce procès ne devrait pas se limiter à la liberté d’une entreprise particulière — cela devrait aller de soi — mais interroger la légitimité d’une doctrine juridique centenaire. Fondée sur des erreurs économiques et des idéologies remontant à la période progressiste, la loi antitrust a toujours manqué de clarté conceptuelle et servi de prétexte pour s’en prendre aux leaders industriels selon les modes du moment.

L’ancien président Donald Trump, qui se déclare défenseur du libre marché, pourrait aisément s’appuyer sur cette histoire et cet arsenal de preuves pour remettre en cause l’antitrust. Un tel geste renforcerait considérablement son image chez les milieux entrepreneuriaux et auprès des électeurs attachés au mérite et à l’innovation.

Certes, cela provoquerait l’ire des médias, des démocrates, et même de certains républicains traditionnels, mais une grande partie de sa base électorale apprécie la réussite et la prise de risque entrepreneuriale, héritière des grands penseurs économiques classiques.

Une prise de position claire consoliderait ses références libérales. A contrario, une passivité laisserait la FTC et le DOJ poursuivre sans relâche ce qui ressemble de plus en plus à une guerre idéologique contre le capitalisme, sans aucune résistance présidentielle tangible.

Mettre fin à la doctrine

L’antitrust, chaque fois qu’il frappe, propose une nouvelle justification : monopole, entente illicite, opérations de concentration, effets de réseau… Tous ces concepts sont flexibles au point de perdre leur sens propre. La seule constante : punir le succès au nom de la compétition.

Il est grand temps de remettre en cause cette doctrine dans son ensemble, pas seulement pour une affaire isolée.

Donald Trump n’a pas initié ce procès absurde, mais il pourrait en être le bourreau. Il ne lui sera peut-être jamais offert une opportunité aussi claire de casser un normatif aussi poussiéreux qu’hypocrite.

Il en a le pouvoir. Le question est : osera-t-il s’en saisir ?

Les lois qui ont suivi la Sherman Act sont notamment le Clayton Antitrust Act de 1914 et le Robinson-Patman Act de 1936.

Points à retenir

  • Depuis des décennies, l’antitrust oscille entre loi économique et instrument politique, souvent mutant au gré des priorités idéologiques.
  • Les réseaux sociaux, contrairement aux industries classiques, évoluent à un rythme tel que définir un marché unique paraît presque risible.
  • Meta a joué la carte de la croissance par acquisition à une époque où personne ne demandait son avis — c’est désormais reproché rétrospectivement.
  • L’accusation d’intention monopolistique est une épée de Damoclès facile à manier à moindre preuve.
  • Le procès concentre les tensions entre libertés économiques et tentatives de régulation idéologisée.
  • Trump pourrait, avec un peu de courage, clore ce chapitre en un coup de bâton présidentiel, mais préfère parler de libre marché sans vraiment toucher à ces dinosaures juridiques.

Alors, qui sera assez audacieux pour abattre ce pavé juridique usé jusque dans sa substance ? Entre succès économique et cibles politiques, la loi antitrust ressemble souvent à ce spectacle où l’on tire sur l’ambulance. Et moi, je me demande si ce procès ne sera pas finalement moins une histoire de monopole qu’un précieux cas d’école sur l’art de nourrir des règlements à l’encre bien trop idéologique. Après tout, il paraît que la vérité sort de la bouche des juges… ou alors de celle des avocats.


Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *