Le phénomène Agartha : une idéologie extrême en marge des réseaux sociaux
À quatre-vingt-un ans après le suicide d’Adolf Hitler dans un bunker berlinois, un vidéo virale sur TikTok présente une vision générée par IA du dictateur nazi, se tenant en Antarctique avec un sourire, une canette de White Monster à la main, sur fond de la célèbre chanson “Down Under” de Men at Work.
Cette image absurde s’inscrit dans le contexte de la tendance “Agartha”, qui insinue insidieusement des narrations suprémacistes blanches dans le courant dominant, touchant des millions d’utilisateurs.
Le mythe moderne d’Agartha, supposée utopie cachée à l’intérieur d’une Terre creuse, rassemble des idées anciennes des auteurs ésotériques après la Seconde Guerre mondiale. Cette construction mêle thèmes suprématistes « aryens » et concepts d’SS occultes, tout en intégrant des références culturelles populaires, comme le mème du White Monster.
Une banalisation à travers un contenu à la limite
Les vidéos Agartha sur les réseaux sociaux sont à la fois “affreuses mais légales” : bien que leur contenu soit problématique, il échappe à la modération, permettant aux extrémistes de diffuser leurs idées sans être rejetés massivement par le public.
Pour comprendre comment ces mythes ésotériques sont utilisés, nous avons analysé plus de 43 000 vidéos TikTok liées à Agartha. Cette étude fait partie d’un projet en cours à l’Université de Neu-Ulm en Allemagne, visant à cerner comment les extrémistes exploitent les fonctionnalités des plateformes pour intégrer leurs récits radicaux dans le courant principal.
Mécanismes de diffusion
Nous avons identifié quatre clés de la façon dont les acteurs d’extrême droite propagent leurs narrations radicales : camouflage esthétique, messages codés, construction de réseaux, et ironie instrumentalisée. Détaillons chacun de ces points :
Camouflage esthétique
Les systèmes de modération sur les réseaux sociaux tentent de retirer la propagande extrême. Cependant, les acteurs d’extrême droite utilisent souvent des images générées par IA pour dissimuler leur idéologie raciale derrière des tropes apparemment inoffensifs. Cela rend leurs idées plus acceptables, comme l’idée d’un État ethnique blanc, exposée à travers des représentations d’habitants « aryens » d’Agartha.
Messages codés et provocations fugaces
Les créateurs de contenus intègrent subtilement des symboles évocateurs dans leurs vidéos, comme “lait cru” pour signaler la suprématie blanche. Le nombre 271, se retrouvant dans de nombreuses vidéos, fait référence à un déni de l’Holocauste.
Des marqueurs extrêmes, comme le Hakenkreuz, apparaissent, souvent fugacement, comme une provocation calculée, normalisant la présence de ces symboles au sein du public tout en créant un sens d’appartenance pour les membres du groupe.
Construction de ponts réseau
La communauté Agartha n’est pas isolée. Près de 87 % des connexions se font via des hashtags populaires comme #roblox ou #gymtok, permettant aux extrémistes de s’immiscer dans des flux de contenus banals. Les vidéos ciblent souvent des jeunes vulnérables, intégrant des hashtags liés à la tendance du “looksmaxxing” afin d’attirer un public potentiellement sensible.
Ironie instrumentalisée
Les vidéos Agartha s’appuient souvent sur des situations absurdes, empruntant des modalités de la culture populaire. Par exemple, le motif d’Adolf Hitler buvant un Monster Energy évoque des mèmes populaires, augmentant les chances d’amplification algorithmique.
Reconnaître la menace
Agartha représente plus qu’une résurgence numérique d’un occultisme marginal ; elle constitue un modèle de création de contenus extrêmes conçus pour les plateformes de vidéos courtes. Cela nous rappelle aussi que le contenu extrême en ligne ne fonctionne pas en vase clos ; il oscille entre la banalité, l’humour, et les discours radicaux. Cette proximité entre contenus semble encourager les utilisateurs à dériver vers des narrations radicales sous couvert d’intérêts plus généraux.
Points à retenir
- Le phénomène Agartha relie idéologies extrêmes et contenus populaires.
- Les vidéos jouent sur l’esthétique pour masquer leurs véritables intentions.
- Des symboles cryptés sont utilisés pour attirer un public spécifique.
- Les hashtags populaires facilitent l’accès à des narrations radicales.
- La combinaison d’ironie et d’absurdité est une stratégie efficace pour capter l’attention.
Il est crucial de rester vigilant face à la banalisation des discours extrêmes sur les réseaux sociaux. En mettant en lumière ces mécanismes, nous pouvons mieux comprendre comment des idées nuisibles peuvent infiltrer le courant dominant. Cela soulève une question essentielle : de quelle manière pouvons-nous contrer cette tendance, et comment chacun d’entre nous peut-il agir pour préserver un espace digital sain et inclusif?
