
Des irrégularités ont été remarquées dans des articles coécrits par Ali Khademhosseini.Crédit : Natali Mis/Getty
En décembre 2024, Elisabeth Bik, spécialiste de l’intégrité de la recherche, a relevé des anomalies dans plusieurs publications d’Ali Khademhosseini, un bioingénieur très cité. En examinant d’autres articles sur lesquels il était co-auteur, elle a découvert de nombreuses irrégularités : certaines figures paraissaient bizarrement assemblées, et des images de cellules et de tissus étaient parfois dupliquées, retournées ou cataloguées différemment.
Bik, microbiologiste basée à San Francisco, a signalé près de 80 articles sur PubPeer, une plateforme permettant aux chercheurs de discuter des publications après leur mise en ligne. D’autres enquêteurs bénévoles ont ensuite identifié davantage d’articles, portant le total à 90.
Ces travaux ont paru dans 33 revues au cours de vingt ans et ont été cités 14 000 fois au total. Bien que des centaines de co-auteurs aient contribué à ces publications, l’attention s’est particulièrement centrée sur Khademhosseini, qui est l’auteur correspondant d’environ 60 % d’entre eux.
Face aux préoccupations soulevées, Khademhosseini a précisé qu’il a alerté les revues et ses collaborateurs pour corriger la littérature, fournissant souvent les données sources aux éditeurs. Grâce à ces interactions, certaines publications ont été corrigées.
Il a également précisé à Nature que des enquêtes ont été menées et n’ont trouvé aucune preuve de faute de sa part. L’institut Terasaki, où il était directeur, a indiqué qu’aucune irrégularité n’a été constatée à son encontre.
Cette affaire soulève des questions sur la surveillance au sein des grands laboratoires et sur le moment où un article doit être retiré ou corrigé. Des revues ont parfois émis des corrections sans données source, ce qui, selon certains spécialistes de l’intégrité des données, risque d’établir un précédent regrettable. Reese Richardson, un chercheur en intégrité des données, considère que les articles affichant des signes de manipulation devraient être retirés.
Khademhosseini défend les corrections et soutient que les conclusions de ses travaux restent valables. Il n’a pas observé d’« éléments probants » de manipulation volontaire dans ses articles.
Détection des anomalies
Depuis trois décennies, Khademhosseini développe des technologies biomédicales, telles que les organes sur puce et les traitements de plaies en hydrogel, soutenus par différents organismes de financement. En tant que doctorant, il a travaillé avec Robert Langer au MIT. Avec plus de 1 000 publications à son actif, il a été récompensé par de nombreux prix, y compris le Biomaterials Global Impact Award en 2024 de la revue Biomaterials.
En octobre, il a quitté l’institut Terasaki pour créer une start-up dédiée à l’accélération de la découverte scientifique par l’IA, affirmant que son départ n’était pas lié aux préoccupations signalées. L’institut a également précisé que ce départ n’avait aucun lien avec une enquête sur l’intégrité de la recherche.
Pour évaluer la gravité des problèmes d’image, l’équipe de rédaction de Nature a analysé les 90 articles signalés avec des spécialistes de l’intégrité des images. Cinq articles présentaient des problèmes sans lien avec les images, tels que des disputes d’attribution. Parmi les 85 articles restants, 42 ont été classés de niveau I, indiquant des problèmes mineurs, alors que 20 présentaient des problèmes plus significatifs de niveau II et 23, des problèmes sérieux de niveau III.
Khademhosseini conteste cette analyse, la qualifiant d’inexacte. Il souligne que plusieurs figures jugées problématiques étaient en fait peu pertinentes pour les conclusions des articles, et que certains erreurs signalées pouvaient être accidentelles.
Il soutient que le nombre élevé d’articles signalés découle simplement de sa prolifique production scientifique. Il estime que le taux d’erreurs dans ses publications est inférieur à la moyenne dans la littérature biomédicale, qui est souvent estimée autour de 4 %. “Il suffit de s’intéresser à quiconque ayant une longue carrière pour trouver des anomalies”, conclut-il.
Bik, pour sa part, précise avoir examiné environ 530 articles pour trouver les anomalies et avoir vérifié chaque irrégularité.
Points à retenir
- Elisabeth Bik a signalé près de 80 articles sur des irrégularités dans les publications d’Ali Khademhosseini.
- Ces articles, publiés dans 33 revues, ont été cités 14 000 fois.
- Des corrections ont été apportées, mais des questions sur l’intégrité des données subsistent.
- Khademhosseini défend les corrections et souligne l’absence de preuve de manipulation délibérée.
- Le débat sur la nécessité de retirer ou rectifier des articles pose des enjeux éthiques importants.
Réfléchir à ces problématiques me passionne. En tant que lecteur, il est essentiel de demeurer vigilant face aux publications scientifiques, tout en défendant un équilibre entre l’exigence de rigueur et la reconnaissance du travail de recherche. Comment alors garantir une science fiable sans étouffer l’innovation et la collaboration qui sont au cœur de la découverte ? C’est une question que nous devons tous considérer.
