Réfléchir à la technologie aujourd’hui, c’est se pencher sur ce qui nous définit en tant qu’êtres humains. Cela soulève des questions économiques sur l’exploitation de nos données par les plateformes à des fins publicitaires ou politiques. C’est aussi aborder la question du travail, entre l’espoir que l’intelligence artificielle (IA) améliore notre efficacité et la peur qu’elle puisse nous remplacer, même si elle le fait moins bien mais à moindre coût. Il s’agit de politique, car l’influence des plateformes sur les débats publics est indéniable, comme le montre l’exemple d’Elon Musk, qui utilise X pour soutenir Donald Trump et d’autres mouvements populistes autoritaires. Enfin, cela concerne notre culture : nous devons nous interroger sur notre désir de consommer des œuvres de fiction créées par des algorithmes se contentant de reproduire des schémas préexistants, sans tenir compte des droits d’auteur.
Les dix penseurs qui ont récolté le plus de voix de notre jury n’ont pas seulement réfléchi à ces problématiques, ils leur ont donné une voix, pour que nous puissions identifier et analyser ce qui se passe. Surtout, ils ne considèrent pas que l’avenir est irrévocablement tracé et qu’il nous reste peu de choix que de l’accepter.
Presque toutes les innovations des entreprises de plateformes ont été accompagnées d’un discours prétendant que cette évolution était naturelle, fruit d’un progrès inéluctable. « Il faut s’adapter ou disparaître », disaient-ils. Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, soutient que la notion de vie privée appartient désormais au passé. Des sociétés comme Amazon et Uber masquent la précarité du travail derrière un discours de liberté dicté par des algorithmes. Sam Altman, directeur général d’OpenAI, fait la promesse que l’IA pourrait un jour contribuer à résoudre le problème du changement climatique, tout en justifiant son utilisation actuelle massive de ressources en eau pour faire fonctionner les centres de données.
Ces penseurs démontrent qu’il ne doit pas en être ainsi. Comme l’affirme la philosophe américaine Shoshana Zuboff, rien de tout cela n’est inévitable. Nous pouvons défendre des réseaux sociaux respectueux de notre vie privée, comme le propose la chercheuse en IA Meredith Whittaker et la philosophe Carissa Véliz, ou exiger d’une IA qui doit servir nos priorités sociales, politiques et environnementales, comme l’affirment le philosophe Éric Sadin et l’ingénieure Timnit Gebru. Envisager un modèle économique pour ces entreprises qui n’est pas une menace pour la démocratie, tel est également le souhait de Daron Acemoglu et de Zuboff.
En somme, ils nous mettent en garde contre le fait de céder aveuglément aux intérêts de certains qui ne prennent pas en compte les nôtres, et nous encouragent à façonner l’avenir à travers nos actions individuelles et collectives. Avec leur aide, nous avons l’opportunité d’imaginer une technologie qui s’éloigne de l’idée imposée par quelques milliardaires de la Silicon Valley.
Points à retenir
- La technologie soulève des questions fondamentales sur nos vies privées et nos données.
- Les innovations algorithmiques ne doivent pas être acceptées sans questionnement critique.
- Les penseurs contemporains insistent sur la nécessité de défendre la vie privée et l’autonomie face à la technologie.
- Un changement de paradigme est possible pour construire des réseaux sociaux respectueux.
- L’impact de l’IA sur le travail nécessite une réflexion sur nos priorités sociales et politiques.
Ce débat est crucial, car il interroge notre rapport à la technologie et à l’économie. En tant que citoyens, avons-nous réellement le choix dans l’orientation que prend notre société face à l’IA ? Il est essentiel de ne pas laisser les décisions à un petit groupe, mais de nous engager dans la réflexion sur le futur que nous souhaitons. La voie à suivre repose sur la collaboration entre toutes les couches de la société, pour faire entendre notre voix et façonner un avenir qui nous ressemble vraiment.
