“Void: No. Nine” de Shima Shinya se positionne comme une œuvre prometteuse dans le domaine du manga seinen contemporain. Cette aventure plonge le lecteur au cœur d’un avenir sombre et sophistiqué, questionnant les limites du progrès technique et du genre, attirant particulièrement la génération marquée par la Décennie Perdue au Japon et au-delà.
Dans la ville de Reclamation – l’un des rares refuges pour l’humanité résiduelle – il est difficile de gagner sa vie décemment. Dans un système oppressif où les manquements à l’éthique du « citoyen modèle » peuvent mener à un travail forcé, ceux qui n’ont rien à perdre peuvent se tourner vers des jobs partiels risqués mais rémunérateurs : explorer les tunnels où reposent les ruines de l’ancienne civilisation humaine et y récupérer tout ce qu’ils peuvent. En alternant entre les perspectives d’Asa, Ira et Kumo, chacun membre d’une équipe d’expédition différente, l’intrigue s’épaissit : que sont vraiment les créatures souterraines appelées Émissaires, et quel est le véritable objectif de l’organisation qui gère les Tunnels d’Excavation Dérivés ?
Shima Shinya, illustrateur et mangaka à temps plein, a fait ses débuts en 2021 dans les pages de Comic Beam, un magazine mensuel de Kadokawa qui met en lumière l’art avant-gardiste et non conventionnel. Avec son one-shot « Lights and Specs », un récit noir de science-fiction qui lui a valu le Prix Suzunoki You en 2018, il s’est fait un nom dans l’industrie.
À certains égards, “Void: No. Nine” évoque le chef-d’œuvre de Tsutomu Nihei, « Blame! », notamment par ses paysages post-industriels à la structure complexe. Cependant, les différentes couches du monde dessiné ne sont pas révélées d’un coup. Contrairement aux tendances actuelles du marché, où les webcomics tentent de dévoiler tous leurs atouts en espérant retenir l’attention des lecteurs, “Void: No. Nine” prend le temps d’installer son univers. Ce premier volume n’offre aucune explication sur l’événement apocalyptique ayant donné naissance aux Émissaires, mais les informations distillées par les personnages permettent de s’orienter dans cet univers intrigant, tout en suscitant l’envie d’en savoir davantage.
Ce que l’on perçoit néanmoins, c’est que le futur morose dans lequel évoluent Asa, Ira, Kumo et leurs collègues résonne étrangement avec quiconque a grandi dans une situation de stagnation économique permanente, où la méritocratie n’est qu’une façade d’un système inégal, et où les relations humaines ne se résument qu’à un mode de consommation. Bien qu’entourés de technologies futuristes, ils ne diffèrent en rien des travailleurs pauvres d’aujourd’hui.
De plus, chacun des personnages présentés dans le volume 1 a un passé (et un traumatisme) distinct qui permet une lecture sociologique de “Void: No. Nine.” Asa, policière lesbienne ayant quitté le corps avant d’en être exclue, est traitée comme une paria malgré ses années de service. Ira, enfermée en détention juvénile, n’a d’autre perspective que celle de la revanche. Kumo, second fils d’une famille de classe moyenne, se retrouve dans l’incapacité de payer ses études, contrairement à son frère aîné, moins brillant mais autrefois favorisé.
Avec un cliffhanger savamment orchestré à la fin du volume, “Void: No. Nine” saura captiver ses lecteurs, qui attendront avec impatience la sortie du second tome. Cet ouvrage se positionne comme un manga seinen générationnel promettant d’apporter un souffle d’air frais dans le sous-genre post-apocalyptique souvent exploité.
Points à retenir
- Exploration de thèmes liés à la technologique et à l’identité dans un cadre dystopique.
- Personnages aux récits personnels et aux traumas variés, enrichissant la narration.
- Un rythme narratif mesuré qui incite à la découverte progressive de l’univers.
- Résonance avec des problématiques contemporaines, touchant au malaise économique et social.
À travers ce récit fascinant, je me sens interpellé par la façon dont nous comprenons notre propre avenir face à des systèmes économiques de plus en plus inégalitaires. La profondeur émotionnelle des personnages et des situations dépeintes ne fait que renforcer l’urgence de réfléchir sur notre réalité actuelle. Ce manga nous pousse à envisager ce que pourrait être notre monde si ces thèmes se concrétisaient davantage. Que diriez-vous d’une telle réflexion dans notre société d’aujourd’hui ?