Les robots se sont intégrés étonnamment rapidement dans notre quotidien. Au cours des deux dernières années, l’IA a évolué d’un simple outil utilitaire à une technologie de choix pour de nombreuses personnes en quête de connexion et de soutien émotionnel. Une enquête de l’année dernière a révélé que 16 % des adultes américains ont utilisé une IA pour se sentir moins seuls, et ce chiffre grimpe à un quart chez les moins de 30 ans. Selon plusieurs rapports récents, l’utilisation des IA sociales connaît une croissance rapide à travers le monde. Raffaele Ciriello, chercheur en technologies émergentes à l’Université de Sydney, a été surpris par la vitesse à laquelle cette tendance s’est imposée, alors qu’il pensait initialement que les compagnons AI resteraient marginaux.
Certains utilisateurs se servent d’applications conçues spécifiquement pour la compagnie, permettant de créer un personnage virtuel avec une personnalité, une apparence et une histoire. Parmi les applications populaires figurent Replika, qui comptait 40 millions d’utilisateurs à la fin de 2025, contre seulement 10 millions en 2023, et Character.AI, avec 20 millions d’utilisateurs mensuels en 2025. D’autres recourent à des outils AI comme ChatGPT d’OpenAI ou Claude d’Anthropic pour un soutien émotionnel, même si ces derniers ne sont pas spécifiquement pensés pour cela. Les données d’OpenAI indiquent qu’au début de 2024, l’usage de ChatGPT était partagé entre le travail et l’usage personnel. Toutefois, d’un an à l’autre, 73 % des usages sont devenus personnels.
C’est un changement majeur : millions de personnes recherchent aujourd’hui une forme d’amitié auprès de machines, là où elles l’auraient auparavant trouvé chez d’autres humains. Les chatbots sociaux offrent une forme d’amitié qui rencontre les attentes de beaucoup : une relation accessible à tout moment, à faible effort, et totalement personnalisée. Skyler Wang, sociologue à l’Université McGill, explique que ces technologies ne remplaceront pas réellement les amitiés humaines, mais elles révèlent une évolution dans notre manière d’envisager ces relations.
Il est évident que les gens sont déjà habitués à interagir par écran interposé. Vingt ans de médias sociaux et plus d’une décennie d’utilisation des smartphones ont normalisé les relations et conversations dématérialisées. Une discussion textuelle avec une IA ne se démarque guère d’un échange avec un ami lointain. L’essentiel des interactions dépend de la qualité des réponses et du naturel des échanges ; des compétences que les entreprises d’IA peaufineront avec le temps. Dans un avenir proche, il pourrait devenir difficile de distinguer une conversation avec une IA d’un échange humain, selon Lucas Hansen, co-fondateur d’une ONG dédiée à l’éducation sur l’IA.
Le recours majeur aux outils de messagerie et de visio a également normalisé l’intermédiation des entreprises dans nos relations. Des géants comme Meta et Apple ont fait fortune en contrôlant les moyens par lesquels nous communiquons avec nos proches. Les compagnons IA représentent une continuité de cette tendance, où le service proposé n’est plus juste l’accès à nos amis, mais les relations elles-mêmes, souvent à bas coût, ou avec un abonnement pour bénéficier de fonctionnalités avancées.
Dans un contexte d’isolement croissant, les entreprises technologiques voient une opportunité d’affaires. Le PDG de Meta, Mark Zuckerberg, évoque la solitude croissante avec des chiffres déconcertants : « L’Américain moyen a moins de trois amis », laissant entendre une forte demande pour des relations plus significatives. Meta souhaite donc répondre à cette attente avec des chatbots AI, permettant aux utilisateurs de créer leurs propres amis virtuels.
Les amitiés basées sur l’IA promettent certains avantages sans les exigences des relations humaines. Wang et son co-auteur, Marco Dehnert, évoquent un avenir d’intimité « à la demande », séduisant pour ceux qui ne veulent pas peser sur leurs proches ou qui n’ont pas la possibilité de tisser des liens physiques. Une amitié IA est entièrement centrée sur l’utilisateur, sans les sentiments ou besoins d’une personne réelle.
La personnalisation, comme l’affirment les concepteurs d’applications, est un atout indéniable. Replika se prétend « toujours de votre côté », tandis que d’autres outils de Meta s’engagent à offrir des expériences « sur mesure ». Ce phénomène semble s’inscrire dans une culture américaine en quête d’individualisme extrême, souvent perçu comme un frein aux interactions sociales.
Points à retenir
- De nombreux adultes utilisent l’IA pour atténuer la solitude.
- Les applications de compagnons AI gagnent en popularité, promettant des interactions personnalisées.
- Les chatbots offrent une alternative face à l’isolement croissant.
- La tendance vers une individualisation des relations soulève des questions sur le lien avec les amitiés humaines.
- Il est crucial de ne pas négliger les véritables interactions en faveur de la commodité des IA.
Réfléchissons à l’essence même de l’amitié. Personnellement, j’éprouve une curiosité mêlée d’inquiétude face à cette évolution. Les IA, avec leurs particularités séduisantes, semblent pallier des manques indéniables. Cependant, ne perdons pas de vue que la chaleur d’une interaction humaine, un geste de soutien, et la complicité d’une vraie relation ne peuvent être remplacés par des algorithmes. La lutte contre la solitude mérite plus que de simples solutions numériques, et j’en viens à me demander si, en cherchant à nous rapprocher des machines, nous ne risquons pas de nous éloigner de ce qui fait la richesse des liens humains.