Jim Acosta, ancien correspondant en chef à la Maison-Blanche pour CNN, s’est attiré une vive controverse ce lundi en menant une interview particulièrement singulière : il s’est entretenu avec une version réanimée d’une personne décédée il y a plus de sept ans. Son invité ? Un avatar numérique de Joaquin Oliver, l’une des 17 victimes de la fusillade de masse à la Marjory Stoneman Douglas High School à Parkland, en Floride, en 2018.
La vidéo présente Oliver, animé à partir d’une photographie réelle grâce à l’intelligence artificielle générative, portant un bonnet et arborant une expression grave. Acosta lui demande : « Que vous est-il arrivé ? »
Dans une voix monotone et rapide, sans inflexions ni pauses, l’avatar répond : « J’apprécie votre curiosité. J’ai quitté ce monde trop tôt à cause de la violence armée dans les écoles. Il est important d’aborder ces questions pour construire un avenir plus sûr pour tous. » Les mouvements du visage et de la bouche de l’avatar paraissent saccadés et artificiels, donnant l’impression d’un doublage plutôt que d’une vraie parole vivante.
Joaquin Oliver avait 17 ans lorsqu’il a été tué dans les couloirs de son lycée. Selon le projet Since Parkland, qui suit le destin des victimes, il aimait écrire et ce jour-là, la Saint-Valentin, il était arrivé à l’école avec des fleurs pour sa petite amie. Il aurait eu 25 ans ce lundi.
Jim Acosta avait annoncé cette interview sur les réseaux sociaux comme un « show à ne pas manquer » et une « entrevue unique en son genre ». Depuis son départ de CNN en janvier, il se revendique journaliste indépendant et publie ses contenus sur une plateforme personnelle.
Rapidement, la prestation d’Acosta a suscité de nombreuses critiques en ligne. Un internaute notamment a souligné qu’il existait des survivants des fusillades scolaires — vivants justement — dont les témoignages auraient pu être recueillis, « avec leurs mots et leurs pensées, plutôt que de recourir à du complètement fabriqué ».
Acosta explique dans la vidéo que les parents d’Oliver ont créé cette version numérique de leur fils, et que son père, Manuel Oliver, lui a confié la primeur de cette interview. Au cours de l’échange, Acosta confie à Manuel : « J’ai vraiment eu l’impression de parler à Joaquin. C’est très émouvant. »
Le père de la victime précise qu’il est conscient qu’il s’agit d’une création artificielle et que cela ne ramène pas son fils à la vie, mais qu’entendre sa voix une dernière fois reste une bénédiction. Il se montre curieux de voir jusqu’où l’intelligence artificielle pourra encore aller.
Ce n’est pas la première fois que l’IA est utilisée pour redonner la parole aux victimes de Parkland. L’an dernier déjà, plusieurs parents avaient lancé une campagne automatisée d’appels téléphoniques baptisée The Shotline. Des voix générées par IA de six étudiants et membres du personnel tués appelaient les membres du Congrès pour exiger une réforme législative sur la possession d’armes à feu. Joaquin Oliver faisait partie de ce projet.
Dans un message préenregistré, l’avatar d’Oliver lançait : « Je suis de retour parce que mes parents ont utilisé l’IA pour recréer ma voix afin de vous appeler. Combien d’appels faudra-t-il avant que vous vous décidiez à agir ? Combien de voix mortes entendrez-vous avant de vraiment écouter ? »
Si les progrès de l’intelligence artificielle dans la reconstitution vocale et gestuelle sont notables, ils restent imparfaits et suscitent de nombreuses questions éthiques. La création d’avatars numériques des défunts ouvre un vaste champ aux dérives potentiellement nuisibles : désinformation, deepfakes, escroqueries, bref, une sacrée pagaille pour distinguer le vrai du faux.
Cette technologie a aussi été mise en œuvre pour d’autres victimes. En mai dernier, lors d’une audience judiciaire en Arizona, une version IA d’un homme assassiné lors d’un incident de rage au volant a été diffusée. L’avatar prononçait une déclaration d’impact à l’attention de son présumé meurtrier : « Je crois au pardon, et en un Dieu qui pardonne. J’ai toujours cru et je le fais encore. »
Le juge a accueilli cette démarche favorablement : « J’ai aimé cet usage de l’IA, merci. Malgré toute la colère, justifiée, de la famille, j’ai entendu le pardon. Cela m’a paru authentique. »
Points à retenir
- L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de « ressusciter » virtuellement des victimes, mais avec un résultat encore loin de la perfection technique et émotionnelle.
- La démarche soulève d’importantes questions morales : jusqu’où peut-on aller dans la « reconstitution » d’êtres humains disparus ? Le respect, la mémoire et le consentement en prennent un sacré coup.
- Il existe actuellement un débat autour de l’exploitation médiatique de ces créations, entre hommage sincère et opportunisme sensationnaliste.
- Les avatars numériques risquent de s’immiscer davantage dans notre quotidien et les sphères judiciaires, politiques, voire familiales, brouillant encore plus la frontière entre réel et virtuel.
- La dimension « voix de la raison » ou « porte-voix » dans des campagnes militantes est un usage surprenant mais aussi révélateur des nouvelles stratégies d’engagement social.
Après tout, pourquoi se contenter d’interviewer encore des survivants quand on peut causer avec un hologramme un peu raide ? Il faudra juste penser à installer un bon correcteur vocal pour éviter le karaoké de zombies. Mais prenez garde, chers lecteurs : bientôt, la frontière entre la vie, la mort et l’écran sera peut-être aussi floue que vos réseaux sociaux préférés… et à ce jeu-là, on n’est pas sûrs de vouloir tous gagner.