Selon Wang Jian, fondateur de l’unité cloud et intelligence artificielle d’Alibaba, la véritable innovation ne provient pas forcément des ingénieurs les mieux payés, mais plutôt de la capacité à réunir les bonnes personnes pour créer ce que personne n’a encore imaginé.
Dans une interview accordée à Bloomberg, Wang déclarait lundi : « La clé, c’est de trouver la bonne personne. Pas forcément la plus coûteuse, car une nouvelle affaire, une vraie innovation, c’est avant tout une question de talents. »
Créateur d’Alibaba Cloud en 2009, il pointe du doigt la stratégie des géants américains de la tech, qu’il juge trop concentrés sur leurs succès actuels, et donc sur des technologies plutôt « moyennes ».
« Nous avons une énorme opportunité de nous pencher sur des technologies que personne ne connaît encore », ajoute-t-il, concluant que la recette Silicon Valley n’est pas la seule voie vers la réussite.
Ces remarques surviennent alors que les grandes entreprises technologiques dépensent des fortunes pour attirer les meilleurs talents en intelligence artificielle, dans une rivalité comparable à celle des clubs sportifs pour recruter un Cristiano Ronaldo.
La compétition a pris une nouvelle dimension lorsque Meta a embauché le PDG de Scale, Alexandr Wang, lors d’un accord de 14,3 milliards de dollars visant à prendre 49 % de sa société. Peu après, Sam Altman, le dirigeant d’OpenAI, a même accusé Meta de tenter de débaucher ses employés les plus brillants avec des primes de signature atteignant 100 millions de dollars.
Plus récemment, Google a déboursé 2,4 milliards de dollars pour recruter le PDG et les meilleurs talents de la startup Windsurf, tout en obtenant une licence sur sa propriété intellectuelle. OpenAI souhaitait quant à elle acquérir Windsurf pour 3 milliards, mais la transaction a échoué.
« C’est une manière classique de faire », commente Wang Jian à propos des stratégies de recrutement des géants de la tech. Selon lui, courir tous après le même vivier de talents très sollicités n’est pas toujours la meilleure tactique.
« Quand tout le monde sait qu’il s’agit de talents, parfois, mieux vaut ne pas les viser », conseille-t-il. « Ce qui compte vraiment, c’est la vision, savoir où l’on veut aller. »
La compétition chinoise en IA, un jeu sain
Wang souligne également que la concurrence entre entreprises chinoises spécialisées en intelligence artificielle n’est pas une guerre sans merci.
Selon lui, le système évolue en vagues : une entreprise prend de l’avance, ralentit à son tour, puis une autre reprend la tête. Ce va-et-vient favorise une évolution rapide des technologies.
« Ce n’est pas brutal, c’est au contraire très sain », précise-t-il.
Les géants technologiques chinois se concentrent sur des modèles d’IA open-source, dont le code et l’architecture sont librement accessibles et modifiables, favorisant la collaboration et la rapidité d’innovation.
Par exemple, Tencent a déployé ses modèles Hunyuan et DeepSeek R1 dans son immense écosystème, y compris sur WeChat, tandis que Baidu a intégré DeepSeek R1 dans son moteur de recherche. Cette stratégie de consolidation permet aux entreprises chinoises de rester compétitives face aux géants américains.
Le pays rattrape rapidement son retard dans la course à l’intelligence artificielle. Jensen Huang, PDG de Nvidia, évoquait récemment la performance « fantastique » des acteurs chinois, avec des modèles locaux comme DeepSeek et Manus qui rivalisent avec ceux conçus aux États-Unis.
« Nos concurrents chinois sont très performants, et il n’est pas surprenant que des sociétés américaines comme OpenAI ou Anthropic cherchent à les recruter », disait-il en mai lors de la conférence Computex à Taipei.
Huang estime également que la compétition dans le secteur des puces électroniques pour IA est extrêmement serrée entre la Chine et les États-Unis : « La Chine est juste derrière nous, c’est très proche. »
Points à retenir
- L’innovation repose moins sur l’argent dépensé en ingénieurs prestigieux que sur la capacité à cerner les talents adaptés à de nouveaux défis.
- La compétition effrénée des géants américains pour s’arracher les talents ressemble à une lutte sportive où le joueur star passe de club en club contre des chèques faramineux.
- La stratégie chinoise de prioriser les modèles open-source permet une collaboration plus vaste et accélère les innovations, bien loin des batailles secrètes dans des tours d’ivoire.
- La course à l’IA est un marathon collectif plutôt qu’un sprint individuel ; chaque acteur prend tour à tour l’avantage, ce qui dynamise l’ensemble du secteur.
- L’intelligence artificielle est devenue un véritable terrain de jeu géopolitique où talents, vision stratégique et capacités d’adaptation sont clés.
Au final, on peut se demander si cette chasse aux talents, à grands coups de milliards, n’est pas aussi un peu une chasse au trésor version high-tech, où l’on espère que la prochaine pépite fera toute la différence. Mais peut-être que l’innovation, ce n’est ni dans l’argent ni dans les contrats mirobolants, mais simplement dans un bon coup d’œil timing et une bonne paire de chaussures pour courir plus vite que les autres. Ou alors, je me fais de fausses idées ? À vous de juger…