En 2023, JBS, le géant de la transformation de la viande basé à Greeley, était en quête de travailleurs. L’entreprise avait traversé une période tumultueuse pendant la pandémie de COVID-19, qui avait causé la mort d’au moins sept de ses employés. Face à cette situation, de nombreux ouvriers avaient quitté leur emploi, tandis que ceux restés exprimaient des demandes d’amélioration des conditions de travail en quittant leur poste.
C’est alors que la société a décidé de faire preuve de créativité. Mackenson Remy, un résident du Colorado, a proposé à un responsable des ressources humaines de JBS de mettre à profit son compte TikTok, destiné aux immigrants haïtiens, pour promouvoir les offres d’emploi de l’entreprise, selon une action en justice déposée mardi devant le tribunal de district des États-Unis à Denver.
Le travail semblait idéal pour ces réfugiés, a affirmé le représentant des ressources humaines, Edmond Ebah, selon le procès : bien que le poste soit exigeant, il offrait une rémunération attrayante et ne nécessitait pas de connaissances en anglais. L’hébergement et la nourriture seraient fournis durant leur installation à Greeley.
Après avoir diffusé plusieurs vidéos vantant cette opportunité, Remy a commencé à recevoir des centaines de messages de la part d’Haitiens à travers le pays, selon le recours judiciaire.
Cependant, leur expérience dans le Colorado a été marquée par des blessures, de la discrimination et des conditions de vie déplorables, allèguent trois travailleurs haïtiens dans le procès fédéral.
Les recruteurs entassent parfois jusqu’à 60 personnes dans une maison, souvent sans électricité ni eau courante, selon la plainte. Les mains des travailleurs se déformaient alors qu’ils s’occupaient de la viande, et certains ont même été contraints d’uriner sur eux-mêmes en raison du manque de pauses sanitaires.
« Lorsque j’ai vu la vidéo recrutant des travailleurs haïtiens pour l’usine JBS à Greeley, j’étais enthousiaste à l’idée de saisir une belle opportunité. Mais en arrivant dans une chambre d’hôtel surpeuplée, j’ai su immédiatement qu’il y avait un problème, et cela n’était que le début », a déclaré Nesly Pierre, l’un des plaignants, dans un communiqué de presse. « Je fais partie de ce procès car je ne souhaite pas que des travailleurs — mes compatriotes haïtiens ou tout autre groupe d’immigrants à l’avenir — subissent ce que j’ai vécu. »
Conditions de vie insalubres et travail dangereux
L’entreprise, filiale du géant brésilien JBS S.A., le plus grand transformateur de viande de bœuf et de porc au monde avec des ventes annuelles dépassant les 50 milliards de dollars, gère neuf installations aux États-Unis, employant plus de 37 000 personnes, dont 4 000 à l’usine de Greeley.
Pierre, Louine Jean-Louis et Carlos Saint Aubin, tous réfugiés haïtiens, vivaient dans différents États lorsqu’ils ont découvert l’opportunité chez JBS via TikTok. Remy leur a facturé des frais de recrutement, allant de 100 à 320 dollars, pour leur garantir un emploi, et ils ont dû rassembler des fonds pour se rendre au Colorado.
À leur arrivée, JBS les a logés au Rainbow Motel, où jusqu’à 11 personnes étaient entassées dans chaque chambre sans cuisine ni commodités essentielles, donnant à Pierre l’impression de vivre dans une « cellule de prison ».
Par la suite, certains travailleurs ont été transférés dans une maison de cinq chambres, souvent sans électricité ni eau, pour un loyer hebdomadaire de 70 dollars. Les travailleurs ont également été soumis à des frais pour leur hébergement et des déplacements vers l’usine, ce qui a compliqué leur vie quotidienne.
La première semaine, JBS leur a proposé une formation de quatre jours axée sur la sécurité et les politiques de travail, mais celle-ci n’était offerte qu’en anglais et en espagnol.
Les incidents de blessures sur les lignes de production étaient fréquents, incluant des coupures, des amputations et des blessures musculosquelettiques. Saint Aubin a souffert de douleurs intenses à la poitrine, mais, après avoir vu un médecin, JBS a refusé d’adapter son poste de travail selon ses besoins médicaux.
Les superviseurs ont même été accusés d’interdire les pauses toilettes, poussant certains travailleurs à éviter de boire et à subir des accidents.
« Aucun travailleur ne devrait être confronté à l’exploitation et aux abus subis par nos clients », a déclaré Juno Turner, avocate au sein de l’organisation non lucrative Towards Justice. « Le traitement cruel de ces travailleurs, dans un contexte d’attaques sans précédent contre les communautés immigrées, est d’autant plus inacceptable. »
Le passé controversé de JBS en matière de main-d’œuvre
La société fait face à des allégations concernant des conditions de travail déplorables et a été critiquée par le Department of Labor des États-Unis pour avoir employé des enfants migrants dans ses abattoirs.
Les investigations fédérales ont révélé que des enfants aussi jeunes que 13 ans avaient été employés pour nettoyer la machinerie dangereuse pendant les heures de nuit dans plusieurs États.
En octobre 2024, Jean-Louis a déposé une plainte auprès de la Commission américaine pour l’égalité des chances en matière d’emploi, alléguant que JBS faisait preuve de discrimination à l’encontre des travailleurs haïtiens en leur imposant des conditions de travail déplorables.
Points à retenir
- La recherche de travailleurs par JBS a conduit à une exploitation des réfugiés haïtiens.
- Des conditions de logement précaires ont été dénoncées dans les lieux d’hébergement fournis par l’entreprise.
- Les travailleurs ont rapporté des incidents d’accidents de travail et de violations de leurs droits.
- Les problèmes de communication lors de la formation n’ont pas été adaptés aux besoins des employés.
- JBS a un passé chargé en matière de conditions de travail et de pratiques contestées.
L’heure est venue d’interpeller les pratiques des grandes entreprises face à des enjeux sociaux et humains. Comment pouvons-nous, en tant que société, garantir une meilleure protection des travailleurs les plus vulnérables ? Les cas comme celui-ci illustrent l’importance d’une vigilance accrue dans les conditions de travail et la nécessité de faire entendre les voix de ceux qui souffrent en silence. Il est essentiel de ne pas tourner le dos à ces réalités pour engager un véritable changement.