Il existe un accord tacite lorsque des prédateurs se préparent à s’affronter. La connexion instinctive entre les lions entre en jeu. Il s’agit d’évaluer l’armement d’un adversaire : la longueur des crocs, la finesse des griffes, la puissance musculaire capable de percer la chair. Un tueur reconnaît un autre tueur.
Et puis il y a Álex Palou, le nouveau champion d’ IndyCar. Il déroute complètement ses concurrents. Ceux-ci correspondent aux stéréotypes typiques des pilotes de course : des chasseurs glacés ou des agresseurs empreints d’ego. Ils se frayent un chemin à travers le peloton pour atteindre le podium.
Et Palou, avec son sourire et son innocence, reste curieusement naïf. Lorsque le drapeau vert est agité, le personnage passif hors de la voiture ne correspond pas à celui qui se plaît à anéantir les espoirs de ses rivaux.
C’est ici que le pilote espagnol de 28 ans devient une énigme déroutante parmi les pilotes d’IndyCar. Ses concurrents ne se reconnaissent pas en lui. Pas de lien instinctif. Pas de grognements, pas de grimaces. C’est déstabilisant. Il se présente comme une proie inoffensive, tout en se nourrissant de leurs ambitions. Ce n’est pas un lion rugissant face à des lionceaux, mais un agneau qui fait des ravages parmi les plus redoutables sur la scène IndyCar.
Le Code Palou. Il n’existait pas quand il a fait son entrée en 2020 en tant que rookie avec Dale Coyne Racing, ou lors de sa deuxième saison en 2021 avec le champion en titre Chip Ganassi Racing. Il était une inconnue, un outsider sans antécédents qui n’avait terminé qu’à la 16e place au classement des pilotes lors de sa première saison. Il n’était pas le premier choix de Ganassi pour accompagner son champion actuel, Scott Dixon.
S’il y avait une draft en IndyCar, Palou aurait été le Tom Brady de la situation, un choix tardif avec peu de fanfare et des perspectives limitées. Avec son coéquipier Dixon, Ganassi a vu en Palou une expérience à moindre coût.
“Lors de notre première séance d’essai à Barber [Motorsports Park], il volait littéralement,” raconte Jimmie Johnson, septuple champion de la NASCAR Cup Series et coéquipier de Palou chez Ganassi en 2021-22. “Puis arrive la première course, et il la remporte. C’était incroyable de le voir si rapide dès l’ouverture de la saison.”
Deux autres victoires suivraient, avec huit podiums au total sur 16 courses, ce qui a permis à Palou de devenir champion IndyCar pour Ganassi, une performance inattendue. Cette stratégie l’a amené à prioriser la victoire tout en minimisant les risques, évitant les erreurs pour maximiser son score lors des courses où il ne pouvait pas viser la première place. Il a été parfois raillé par ses rivaux plus rapides qui considéraient son titre comme un coup de chance.
Sa démarche prudente a été critiquée, mais elle a porté ses fruits. En 2022, la situation s’est compliquée : Ganassi a refusé de renégocier le contrat bénéfique pour Palou, qui, dans une série où les meilleurs pilotes gagnent des millions, se sentait sous-payé.
Ganassi et Palou ont ensuite eu des tensions, culminant en poursuites judiciaires qui ont perturbé la saison de Palou, permettant à Will Power de décrocher le titre. Finalement, un compromis a été trouvé, permettant à Palou de rester avec Ganassi tout en gardant une porte ouverte pour 2024.
Alors que McLaren a signé Oscar Piastri durant cette période, il est devenu évident que Palou n’était plus la priorité de l’équipe pour un éventuel partenariat avec Lando Norris et il a donc décidé de continuer avec Ganassi, signant un nouveau contrat à long terme.
En 2023, après avoir appris à gérer la pression des procès, Palou a dominé la saison avec cinq victoires et dix podiums sur 17 courses, s’assurant le titre avec une course encore à disputer. Certains ont alors soutenu qu’il n’était qu’un gestionnaire de course efficace, loin de posséder un talent générationnel.
Cependant, en 2024, certaines voix s’élevaient à nouveau : Palou a décroché deux victoires et six podiums, continuant à fatiguer la concurrence avec sa méthode prudente.
En 2025, quelque chose d’inédit a émergé : armé de trois championnats, Palou a révélé un nouveau style de course. Il a remporté la première course de la saison à St. Petersburg, suivi de victoires à Thermal, Barber, et Indianapolis, culminant avec sa victoire historique aux 500 miles d’Indianapolis. Il a pris des risques, multipliant les attaques et laissant une empreinte indélébile.
Avec cinq victoires des six premières courses et une domination manifeste, le “Code Palou” a intrigué ses rivaux. “Álex est étrange parce qu’il est si rapide, mais il n’a aucune malice,” souligne Michael Cannon, l’ingénieur de course de Dixon. “Il est comme un unicorn, et les concurrents doivent s’habituer à lui.” À ce rythme, comment arrêter la perfection?
Bon à savoir
- Palou est le premier pilote à remporter trois titres consécutifs avec Ganassi.
- Un jeune talent qui a su allier performance et stratégie pour réussir, même dans les moments de tension contractuelle.
- Le “Code Palou” a instauré une nouvelle dynamique de compétition en IndyCar, mêlant prudence et audace.
La trajectoire d’Álex Palou soulève des questions fascinantes sur le rapport entre le talent individuel et la stratégie de course. À l’ère de la compétition, quelle place accordons-nous à des styles de course uniques, capables de bouleverser les attentes et redéfinir les règles du jeu ?