J’ai trouvé cette expression parfaite du consumérisme moderne, et peut-être même de la vie contemporaine : l’achat d’un nouveau smartphone. Cette acquisition est à la fois gratifiante et vide de sens, fascinante sur un plan philosophique.
Quel plaisir d’obtenir un nouveau téléphone ! Un objet luxueux, brillant, tout juste sorti de sa boîte. Avec son écran noir d’onyx et son métal étincelant, on a l’impression de se rapprocher un peu plus de l’idéal d’un Steve Jobs, ou d’une vie dans un penthouse à Dubaï. Après l’avoir déballé, vous vous empressez de le configurer pour reproduire l’expérience de votre ancien modèle. Et, à ce moment-là, il disparaît presque.
Mais qu’en retirez-vous vraiment ? Pourquoi prendre la peine de débourser pour ça ? Peut-être que les téléphones ne sont pas votre truc. Pensez aux chaussures, aux sacs, aux montres, peu importe. De temps en temps, vous pouvez ressentir un plaisir durable lié à la possession. Généralement, cependant, même si vous vous en défendez, vous ne voulez pas réellement posséder ces objets. Ce que vous recherchez, c’est la sensation électrisante de passer d’un état sans possession à celui de l’avoir. Mais pourquoi ? Qu’est-ce que cela signifie pour chacun d’entre nous ?
Les philosophes ne sont pas toujours à l’aise avec cette question. Ceux qui tentent d’y répondre, comme Adam Smith, soutiennent que cette quête de possessions contribue à un bien-être social plus large, à des avancées technologiques et à la prospérité économique. Pourtant, on n’achète pas un iPhone en se disant que cela profitera à Apple ou aidera à donner du travail à des ouvriers en difficulté. Ils répondent en réalité à une question différente.
La plupart des philosophes abordent la problématique par un autre angle. Ils affirment que même si ce désir de possession apporte un certain bonheur, il ne devrait pas vraiment le faire. Plato, dans son dialogue Phaedrus, divise l’âme en trois parties : la raison, l’émotion et le désir. Il soutient que la meilleure vie est celle où la raison a le dessus sur ces deux dernières. Posséder un téléphone dont vous n’avez pas besoin est naturel, mais Plato serait convaincu que vous ne devriez pas céder à ce besoin. Évidemment, il n’avait pas de téléphone. Mais si c’était le cas, je parierais sur un modèle Nokia.
Deux mille ans plus tard, peu de choses ont changé. Karl Marx et plus tard Antonio Gramsci ont également observé que vouloir des choses inutiles est un problème. Ils en ont traité le concept par celui de “fausse conscience” : l’idée que nous sommes d’une certaine manière dupés à agir contre nos propres intérêts.
Marx voyait cela comme une forme de servitude, comparant les révolutionnaires enivrés par le capitalisme à Prométhée, condamné à être enchaîné pour avoir voulu donner le feu aux hommes. Chaque jour, un aigle venait dévorer son foie. Est-ce que Marx avait raison ? Sans doute. Mais si j’étais enchaîné éternellement, même sans les griffes de l’aigle, je voudrais certainement avoir un téléphone avec moi.
Par ailleurs, je trouve le raisonnement de Plato dans La République un peu simpliste. Il propose deux types de villes : la “ville saine”, où la logique domine et où l’on vit simplement, et la “ville luxueuse”, où les gens se laissent emporter par leurs désirs. La première est pérenne, noble et vraie. La seconde, folle et vouée à l’échec. Cela reste une belle métaphore, mais je ne peux m’empêcher de préférer la deuxième pour un week-end prolongé.
J’apprécie davantage la théorie du désir d’Espinoza. Bien que complexe, elle suggère que notre envie de nouveaux objets est une manière de nous rappeler que nous existons. Qu’elle soit futile ou non, l’achat devient alors un acte d’autonomie. Espinoza espérait un monde où des actes d’autonomie plus significatifs seraient possibles. Nietzsche, plus réaliste, reconnaissait que ce n’est pas le cas. “En fin de compte, c’est le désir, et non l’objet désiré, que nous aimons”, écrivait-il.
Il peut sembler paradoxal d’écrire cela ici, mais je tends à embrasser une perspective nietzschéenne à cet égard. Et peut-être que Plato se trompait. Même dans sa ville “saine”, il serait indéniablement plus agréable de troquer ses sandales pour de bonnes chaussures de course et d’échanger une couronne d’épines contre des écouteurs sans fil.
Certaines réalités demeurent : l’argent est limité et notre planète souffre, il est donc pertinent de résister à ces pulsions quand c’est possible. Pourtant, au fond, nous ne sommes pas toujours d’une logique implacable. Nous sommes comme mon chien, ravi d’avoir un nouveau jouet en peluche, même s’il ne fera que déchirer le rembourrage, tout comme avec l’ancien. Nous sommes semblables à des corbeaux, fascinés par de nouveaux objets étincelants, même s’ils ne diffèrent pas beaucoup des précédents. Au fond, mon vieux téléphone avait un écran fissuré. Voilà tout.
Points à retenir
- L’achat d’objets comme les smartphones soulève des questions sur le sens de la possession.
- Les philosophes, comme Plato, analysent le désir et son impact sur notre bonheur.
- Le concept de “fausse conscience” selon Marx témoigne de notre capacité à agir contre nos propres intérêts.
- Le désir d’acquérir peut être une quête d’affirmation de soi, selon Espinoza.
- Nietzsche nous rappelle que c’est le désir lui-même qui nous captive.
En tant que consommateurs, nous devons réfléchir à l’essence de nos désirs. Est-ce le simple besoin d’acquérir qui nous motive ou cherchons-nous à combler un vide existentiel ? Cela mérite une discussion approfondie sur notre rapport à la consommation dans un monde toujours plus matérialiste.
