
(Crédit : Far Out / Alamy)
« Je ne me reconnais pas dans certains morceaux de nos débuts », confiait Robert Smith, leader emblématique de The Cure, à la prestigieuse agence Associated Press. « Ça me met mal à l’aise, et en même temps, ça me fascine. »
Une réflexion étonnamment lucide, surtout si l’on songe que ces mots furent prononcés alors que Robert Smith n’avait que 27 ans, en 1986. À cette époque, The Cure promouvait aux États-Unis son sixième album studio, The Head on the Door. Le groupe, encore en pleine ascension, s’apprêtait à toucher des sommets bien plus élevés. Pourtant, à l’instar d’un artiste singulièrement concentré sur son art, Smith expliquait que l’accroissement de leur popularité n’influençait en rien sa façon de composer et d’interpréter.
« Le succès mondial n’a jamais été un objectif lorsque nous avons démarré », ajoutait-il dans cet entretien avec l’AP. « Je ne vois pas pourquoi cela changerait maintenant. Je m’amuse avant tout avec The Cure. Nous avons démontré qu’aimer ce que l’on fait suffit à trouver un public. »
Malgré cette modestie affichée, l’essor du groupe en Amérique était bien réel. Après des débuts discrets sur le marché américain, The Head on the Door connaît un vrai succès grâce à son son un peu plus accessible et au single phare « In Between Days ». The Cure remplit alors des salles prestigieuses comme le Radio City Music Hall de New York avec 6 000 spectateurs, ou un théâtre de Los Angeles accueillant 10 000 fans.
Si le groupe était déjà une figure notable au Royaume-Uni, il recevait aux États-Unis l’étiquette quelque peu réductrice de « gothique » — un genre souvent réduit à une esthétique de maquillages prononcés et de vêtements noirs. Pourtant, derrière cette façade, la force du groupe résidait surtout dans le talent croissant de Robert Smith pour l’écriture, ainsi que dans une capacité à se démarquer des tendances pop plutôt médiocres des années 80.
Une part de l’aura de Robert Smith venait aussi de son franc-parler sur l’état de la musique pop et sa propre place dans ce paysage mouvant.
« La seule raison qui m’a poussé à créer The Cure, et à chanter et écrire des chansons, c’est que je trouvais que la plupart de ce qui passait à la radio et à la télé était d’une qualité médiocre. Je pense toujours cela… Si je sentais que nous étions devenus inutiles, j’arrêterais tout. »
Robert Smith reconnaissait que le groupe avait connu des pauses prolongées et qu’il avait parfois été difficile à supporter, mais il semblait également avoir une vision claire des principes artistiques qui gouvernaient The Cure. Il avait même un test personnel pour savoir s’il était temps de mettre fin à l’aventure :
« The Cure continuera tant que je pourrai écouter notre musique et penser : “Ce groupe est vraiment bon. J’aimerais en faire partie.” »
Près de quarante ans plus tard, Smith manifestait toujours ce désir, et The Cure revenait en 2024 avec son 14e album studio, Songs of a Lost World, le premier en seize ans. Ce retour a été couronné par un numéro un au Royaume-Uni — une perle rare dans un océan de médiocrité.
Points à retenir
- Robert Smith manie l’autocritique avec autant de finesse que son talent musical, refusant de se laisser enfermer dans le passé.
- Le succès ne semble jamais avoir été le moteur premier du groupe, mais une simple conséquence de leur fidélité à leur propre goût artistique.
- Le groupe a longtemps été catalogué « gothique » aux États-Unis, réduisant parfois à une apparence ce qui allait bien au-delà.
- Le dilemme classique : rester fidèle à ses convictions ou céder aux modes du temps. The Cure a choisi la première option, ce qui explique en partie sa longévité.
- Le retour du groupe après une longue pause montre qu’il y a parfois beaucoup de valeur à chérir ce qui a résisté à l’épreuve du temps.
Alors, ce bon vieux Robert continue d’écrire et de chanter parce qu’il s’amuse toujours, et son public, peut-être un peu maso mais surtout fidèle, le suit sans jamais baisser la garde. Reste à savoir si, dans un monde saturé de hits éphémères, cette philosophie rock à l’ancienne survivra encore longtemps… Mais pour l’instant, entre nous, on peut toujours rêver que le bon goût garde un peu d’avance sur la playlist TikTok.