
« Comment nous en sommes arrivés là importe autant que notre identité – ce qui compte, c’est la musique et le message », déclarait Vessel, chanteur de Sleep Token, lors d’une interview accordée en 2017 à Metal Hammer. Une rareté, puisque cette mystérieuse figure n’a presque jamais accordé d’interviews depuis. Pourtant, cette citation mérite d’être nuancée.
Les véritables identités derrière les masques et les robes de Sleep Token peuvent rester un secret bien gardé par leurs fans les plus fidèles. Mais leur parcours, qui les a menés d’un groupe de metal technique intriguant à la plus grande révélation du métal des années 2020, mérite qu’on s’y attarde.
Depuis la sortie de leur premier single Thread The Needle en 2016, la notoriété de Sleep Token n’a cessé de croître. Post-pandémie, leur montée en puissance a pris des allures fulgurantes, avec des concerts dans des arènes au Royaume-Uni et aux États-Unis, et bientôt, la tête d’affiche sur la scène principale du festival Download.
Si le mystère entourant le groupe a incontestablement alimenté leur aura, il ne s’agit pas seulement de cela. Selon la mythologie entourant Sleep Token, c’est une entité énigmatique nommée Sleep qui guide le groupe. Mais ce qui les distingue véritablement, c’est leur audace musicale et la passion qu’ils insufflent à leur art.

Dès le départ, Sleep Token a choisi l’anonymat, une idée en place avant même leur premier morceau. Le concept reposait sur une narration vague, avec Vessel d’abord désigné simplement comme « Lui ».
George Lever, producteur de Sleep Token de 2016 à 2021, explique : « L’idée était de casser l’habitude d’associer la musique à la personne qui la crée. En restant anonymes, l’auditeur est contraint d’écouter réellement ce qui est proposé. »
James Monteith, guitariste de Tesseract et publiciste, se souvient : « En 2016, Tom Quigley, un habitué de la scène, nous a présenté Sleep Token. Le concept, l’imagerie étaient fascinants… mais où était la musique ? »
George Lever : « La mythologie du groupe existait déjà, même si elle était encore malléable. »
James Monteith : « L’idée était de créer une ambiance occulte menée par un prophète. C’était intrigant, mais nous attendions de découvrir la musique. »
Le public découvre Sleep Token en septembre 2016 grâce à Thread The Needle, titre à l’atmosphère étrange mêlant piano délicat, chant émouvant et passages metal technique agressifs. Le clip, composé de visuels abstraits, ne lègue aucun indice sur l’identité du groupe.
Trois mois plus tard, leur EP One en trois titres, autoproduit, attire l’attention du label Basick Records, qui avait déjà révélé des formations comme Enter Shikari et Sikth.
George Lever : « L’EP était un terrain d’expérimentations. Les batteries ont été enregistrées sur un coup de tête dans un studio au Pays de Galles. C’est là que j’ai présenté Sleep Token à un batteur qui joue toujours avec eux aujourd’hui. »
Nathan Barley Phillips, cofondateur de Basick Records : « One montrait une vision claire dès le départ, même si tout était encore brut. »
James Monteith : « L’arrivée d’une demo de Calcutta nous a convaincus immédiatement. Une fusion inédite entre Meshuggah et Bon Iver. »
Nathan Barley Phillips : « Le anonymat, la présentation, même la démarche compositionnelle, tout ça a suscité des doutes au début. »
James Monteith : « Dans le monde du tech metal, le buzz est apparu vite, mais ailleurs, la presse était perplexe. »
Nathan Barley Phillips : « On qualifiait leur son de ‘Sam Smith rencontre Meshuggah’ pour faire simple. Et pourtant, beaucoup ne comprenaient pas. »

Le mystère autour de Sleep Token s’est accentué car le groupe refusait systématiquement les interviews – à l’inverse d’autres formations anonymes comme Ghost. Ils ont finalement accepté une interview par mail en mai 2017 pour le site de Metal Hammer.
James Monteith : « Les demandes d’interviews affluaient, mais le groupe tenait à son anonymat. Cette posture n’a fait qu’accroître la curiosité autour d’eux. »
Matt Benton, journaliste : « Sans interview, impossible de rentrer dans leur univers. Cette première interview par mail reste un joyau, une ‘parole divine’ pour les fans. »
Vessel, dans Metal Hammer : « Nous puisons notre inspiration dans la condition humaine et un éventail d’artistes, mais surtout dans les paroles de Lui. Notre devoir est de transmettre des émotions tribales et puissantes au travers de notre musique. »
En juillet 2017, leur deuxième EP Two élargit encore leur palette sonore, mêlant metal technique, metalcore, pop et R’n’B. L’intérêt grandit, bien qu’ils n’aient pas encore joué en concert à leur nom. À noter, ils ouvrent toutefois pour Motorpsycho en octobre 2017 à Londres, puis pour Perturbator peu après.
George Lever : « Je pouvais proposer mes propres interprétations, l’alchimie entre les personnalités était parfaite. On ne se lançait pas de défis grandiloquents, juste à se demander: “On aime? On continue.” »
Nathan Barley Phillips : « Ces sorties ont réveillé les promoteurs – beaucoup voulaient désormais travailler avec Sleep Token. »
Matt Benton : « Leur second concert à Londres était impressionnant, même si les masques étaient encore rudimentaires. Et pourtant, le public connaissait déjà les chansons. »
James Kent, leader de Perturbator : « Je les ai choisis pour leur son unique et leur professionnalisme malgré leur jeunesse scénique. »
Kamran Haq, programmateur à Download : « Ce concert synthwave a servi de véritable vitrine pour Sleep Token. Beaucoup ont découvert le groupe ce soir-là et ont été éblouis : ‘Mais c’est quoi ce truc ?’ »
Matt Benton : « On sentait une croissance organique, une identité forte déjà en place. »
James Kent : « Pour une formation à son deuxième show, c’est un coup de maître. »
En 2018, Sleep Token multiplient les apparitions, notamment aux festivals The Great Escape, Download (4e scène), Techfest et Reading & Leeds, y compris une session pour la Radio 1 Rock Show.
Matt Benton : « The Great Escape était leur première véritable validation par l’industrie. Les salles étaient bondées, mais beaucoup se demandaient encore qui ils étaient et ce qu’ils allaient proposer. »
Kamran Haq : « L’ambiance électrique de ce concert en plein été a marqué les esprits. »
Adam Ryan, directeur du festival Great Escape : « Parmi les futures grandes révélations cette année-là, Sleep Token s’est distingué au même titre que Fontaines D.C ou Sam Fender. »
Nathan Barley Phillips : « Gérer l’anonymat sur scène, notamment les allers-retours, était un vrai défi logistique. »
James Monteith : « Le festival Techfest nous a confirmé qu’on assistait à quelque chose d’unique, la salle était comble. »

Le 11 octobre 2018, Sleep Token donne enfin son premier concert complet à guichets fermés à la St Pancras Old Church, London. Un tournant décisif.
James Monteith : « Leur premier concert en solo complet, devenu partie intégrante de leur légende. »
Matt Benton : « Ce fut la preuve que leur démarche portait ses fruits, un vrai déclic. »
Nathan Barley Phillips : « Ce fut un moment de maturité pour le groupe, on retrouvait déjà toutes les prémices de leurs futures prestations majeures. »
Le début 2019 est consacré à l’enregistrement de leur premier album, Sundowning, avec George Lever à Wells, Somerset. Le premier single est The Night Does Not Belong To God, diffusé à partir de juin 2019, avec des sorties synchronisées au coucher du soleil toutes les deux semaines.
À sa sortie en novembre 2019, Sleep Token avait déjà inauguré sa première tournée américaine en première partie d’Issues.
George Lever : « Nous avons enregistré l’album en trois mois, sans jamais de pause. C’était une période intense de création, accompagnée d’entraînement physique pour garder la forme. Je garde un souvenir précieux de cette époque. »
Skyler Acord, bassiste d’Issues : « Cet EP m’a soufflé. Le public était captivé, comme lors d’un concert légendaire de Slipknot en 1999, mais en version plus poétique et moins « parc à trailers ». »
Début 2020, Sleep Token entame leur première tournée britannique en tête d’affiche, prête à démarrer l’enregistrement de leur second album This Place Will Become Your Tomb. Mais la pandémie chamboule les plans.
George Lever : « Le premier jour d’enregistrement a coïncidé avec le début du confinement. Emotionnellement, cet album a été très dur. Ses chansons, pleines d’amour perdu et de remords, peinaient à résonner dans un monde en crise. »
Finalement, This Place Will Become Your Tomb sort le 24 septembre 2021, trois mois après leur prestation très remarquée au Download Pilot, le premier grand festival post-Covid. L’album entre à la 39e place des charts britanniques, leurs premiers pas dans le Top 40.
En 2023, Sleep Token réédite l’exploit avec la sortie des singles Chokehold et The Summoning, ce dernier explosant sur TikTok et boostant leur audience en streaming.
Leur troisième album, Take Me Back To Eden, atteint la 3e place des charts en mai. En décembre, ils jouent à guichets fermés à Wembley Arena, leur tout premier concert en arène. Un an plus tard, c’est au tour de l’O2 Arena, à Londres, de vibrer à leur son.
James Monteith : « En janvier 2023, Tesseract a partagé une affiche avec eux aux Pays-Bas. Sleep Token ouvrait pour Northlane et devenait un groupe d’arène en moins de 12 mois. »
Kamran Haq : « Bring Me The Horizon a mis dix ans pour conquérir les arènes, Architects quatorze ans. Sleep Token l’a fait en moins de cinq ans, c’est impressionnant. »

Le 13 mars 2025, Sleep Token publie Emergence, premier extrait de leur très attendu quatrième album Even In Arcadia, suivi le 4 avril par le titre Caramel.
Fidèles à leur univers énigmatique, les fans ont été invités à résoudre une énigme en ligne proposant un choix entre « House Veridian » et « Feathered Host », sans explications, nourrissant encore davantage la fascination autour du groupe.
Cette année, Sleep Token fera ses grands débuts en tête d’affiche du Download Festival, avant une tournée dans les arènes américaines.
Kamran Haq : « Passer de la quatrième scène de Download à sa tête d’affiche en si peu de temps est tout simplement inédit. Il n’y a que My Chemical Romance ou Linkin Park qui viennent à l’esprit pour une comparaison. »
Matt Benton : « Sleep Token est devenu une véritable industrie. Des amis du merchandising me disent qu’ils vendent plus de produits que n’importe quel groupe metal britannique, même Iron Maiden ! »
James Kent : « Leur imagerie a bien sûr aidé. Avec leur mélange de R’n’B, d’électronique et de djent brutal, ils sont une excellente porte d’entrée vers le métal. Je n’aurais jamais imaginé qu’ils exploseraient autant, aujourd’hui j’adorerais jouer en première partie d’eux. »
Nathan Barley Phillips : « Comme Ghost, Sleep Token ne cartonnent pas grâce à leurs masques, mais parce qu’ils composent une musique exceptionnelle. »
Matt Benton : « Je suis curieux de voir, quand leur biopic officiel sortira, comment la réalité et la légende vont s’entremêler. Parfois, la mythologie finit par devenir la vérité. »
Kamran Haq : « On a toujours su que c’était un groupe spécial, mais personne n’aurait cru qu’ils atteindraient ce niveau aussi vite. »
Even In Arcadia est disponible via RCA. Sleep Token sera tête d’affiche du Download Festival le 14 juin, suivi d’une tournée américaine cet automne.
Points à retenir
- Sleep Token a construit sa renommée en jouant sur le mystère, mais aussi en proposant une fusion audacieuse de métal technique, de R’n’B et d’électronica – une jolie salade musicale.
- Leur anonymat oblige les fans à écouter la musique, et non à s’attacher à des personnalités – ou à leur coiffure évidemment.
- L’ascension fulgurante du groupe ne s’est pas faite sans scepticisme : la presse et les promoteurs ont longtemps tiqué devant leur concept ésotérique et leurs choix artistiques.
- Leur réussite exemplaire en festival et en arènes démontre qu’originalité et succès commercial peuvent cohabiter, même dans un genre aussi défiant que le métal.
- L’influence des techniques modernes – TikTok, vidéos en streaming – a considérablement boosté leur visibilité, preuve que même le métal sait surfer sur les nouvelles tendances.
En résumé, Sleep Token est une énigme moderne, une institution masquée qui a su réinventer le heavy metal en y mettant du groove et du mystère. Et pour ma part, je me dis que si porter un masque aide à grimper aussi vite, je vais peut-être devoir revoir ma routine beauté : pourquoi pas un masque pour aller au bureau ? Allez, ne dites rien, on garde ça pour nous… Ou pas.
