Je laisse à d’autres le soin d’apporter à Foreign Tongues le type de louange traditionnel qui accompagne chaque nouvel album des Rolling Stones en déclarant que c’est leur meilleur depuis Some Girls. Toutefois, je puis affirmer que cet album présente leur meilleure couverture depuis cette même période. Réalisée par le peintre de Chicago Nathaniel Mary Quinn, cette illustration marie des caricatures de Mick Jagger, Keith Richards et Ron Wood dans une grotesquerie éclatante qui évoque les esthétiques glamour et trash des années 70. En faisant ainsi, elle nous renvoie chaque insulte d’âge lancée contre les Stones au fil des ans — trop vieux, trop ridés, trop décrépits — avec une impertinence rafraîchissante. Autrefois, ils choquaient par leur consommation effrénée de drogues et leurs tenues provocantes ; aujourd’hui, la chose la plus audacieuse qu’ils peuvent faire est simplement de continuer à exister dans la tranche des octogénaires.
Cela dit, si l’art évoque un renouveau du côté un peu décalé du groupe, il révèle aussi une approche mixte des archétypes familiers des Stones. Après Hackney Diamonds, leur premier album de titres originaux en près de deux décennies et le premier depuis le décès de leur batteur Charlie Watts en 2021, Foreign Tongues représente leur seconde collaboration avec Andrew Watt, un producteur de 35 ans devenu l’expert des hooks pour les rockers vétérans. Avec une connaissance des mondes classique et moderne du rock, Watt allie un respect total pour l’histoire des Stones à une compréhension aiguisée des mécaniques précises du songwriting contemporain. Les Stones ne poursuivent peut-être pas l’air du temps avec la même intensité qu’à la fin des années 70 et 80, mais, sous la direction de Watt, ils semblent de plus en plus à l’écoute des codes du pop moderne.
Dans Foreign Tongues, on trouve plusieurs moments où l’énergie brute des Stones se confronte à ce savoir-faire calculé, parfois avec des résultats un peu détonants. Des morceaux comme “Rough and Twisted” et “In the Stars” alternent des refrains lissés qui peuvent paraître maladroits, comme un majordome en smoking venant vous servir un verre de champagne au beau milieu d’une bagarre sur une route. La piste “Covered in You”, à la fois engagée et décousue, confronte le Jagger espiègle qui rappe avec fougue dans “Shattered” à un Mick plus posé, évoquant son album She’s the Boss. Quant à “Jealous Lover”, elle représente une occasion manquée : la tentative de Jagger de titiller la sensibilité de “Emotional Rescue”, mais le morceau cesse de pencher vers le disco pour s’orienter vers une soul balancée, semblant osciller entre hommage sincère et sketch comique.
Foreign Tongues repose sur des matériaux laissés de côté durant les sessions de Hackney Diamonds, et les deux albums se ressemblent tant qu’ils pourraient presque être sortis ensemble. Chacun présente une chanson rock détonante sur la violence cranienne (“Bite My Head Off” contre “Hit Me in the Head”), un interlude country mid-album (“Dreamy Skies” contre “Ringing Hollow”), un morceau apaisant chanté par Keith (“Tell Me Straight” contre “Some of Us”), une ballade gospel explosive en fin d’album (“Sweet Sounds of Heaven” contre “Back in Your Life”), et un retour aux racines blues avec une reprise brute et décontractée (“Rolling Stone Blues” contre “Beautiful Delilah”). Les listes d’invités se chevauchent également, avec Paul McCartney et Benmont Tench de retour, tandis que des artistes comme Lady Gaga et Elton John ont été remplacés par Bruno Mars et Robert Smith dans un échange notable. On retrouve même une apparition posthume de Charlie, reliant les époques des Stones à travers les générations de Watts et de Watt.
Points à retenir
- La couverture de Foreign Tongues est une création marquante de Nathaniel Mary Quinn, inspirée des années 70.
- Andrew Watt, producteur innovant, apporte un souffle contemporain au son des Stones.
- Des thèmes modernes et des réflexions sur l’âge traversent les chansons de l’album.
- La dynamique entre le style brut et l’artifice dans certains morceaux crée un contraste intéressant.
- Les deux albums, Hackney Diamonds et Foreign Tongues, se complètent et révèlent des trajectoires similaires.
Dans l’ensemble, cet album apparaît comme un miroir des défis modernes qu’affrontent les artistes de légende. La poursuite de l’authenticité et la tension entre l’héritage et la modernité sont des thèmes omniprésents. Il est fascinant de voir comment des icônes telles que les Rolling Stones restent pertinentes dans un paysage musical en constante évolution, mais qu’en est-il de notre perception de la musique vieillissante en général ? La résistance à l’âge semble être une question inévitabilité dans le monde de la musique pop. Je suis convaincu que cette dualité que l’on observe chez les Stones peut nous porter à réfléchir sur notre propre relation avec le temps et l’art. Qu’est-ce que cela signifie vraiment de vieillir tout en restant créatif ?
